Jack Beng-Thi est né le 15 octobre 1951. C’était à La Réunion, au croisement des trajets de sa mère  indienne et de son père d’origine africaine et vietnamienne. La naissance marque la rupture, la séparation, en même temps, le départ depuis le lieu et l’époque aléatoires.

« Il n’y a pas de lois de l’histoire. Tout, en histoire personnelle ou sociale, est unique ». (Louis Althusser).

En 2010, dans sa ville natale du Port, Jack Beng-Thi propose avec la complicité de son manager Orlando Britto Jinorio des Canaries, une rétrospective de ses travaux d’ici et d’ailleurs. Une affiche annonce l’événement : « Cartographies de la mémoire ». L’artiste est photographié de dos debout sur une langue, maternelle, de rochers. La mer est ornée d’une carte du monde qu’il a dessinée. Son élan entraîne le spectateur à rejoindre les écarts des origines.

En 2018, à La Friche, au  Port, Jack Beng-Thi, dans une exposition collective, présente la photo en grande dimension d’un jeune homme extrême-oriental de face. Celui-ci, assis sur les talons, semble regarder en lui-même et, par-delà le spectateur réel, les  horizons perdus évoqués par « Lost Horizon » (1937) film de Frank Capra, tiré du « Shangri-La » le roman de James Hilton (1933), une utopie du bonheur.

L’homme détourné de l’île, appuyé sur son sol pour l’envol et l’oriental s’évadant de son cadre, les deux œuvres qui délivrent mon attention du lieu commun, construisent, sans égard pour la ressemblance, un portrait « rassemblant » de Jack Beng-Thi.

Jack Beng-Thi a parcouru des pays d’Europe, d’Amérique latine et d’Afrique, au passage, il étudie à l’École des Beaux-Arts de Toulouse, à l’Université de Paris VIII.

Il  séjourna en résidence à la Cité des Arts à Paris pour suspendre l’insaisissable présent dans un arrêt nécessaire à l’élaboration artistique. Le temps inévitable est amorphe. Jack Beng-Thi lui donne un sens, serait-il absurde, une voie du néant, quand il photographie les corps agissant, l’espace alors dramatique

La ligne du temps se déroule, l’œuvre dialogue avec elle, l’épaissit, en diverge, pendant que le temps accroît l’artiste, accentue sa complexité. Jack Beng-Thi en quête d’identité n’est ni pétrifié par la Méduse, ni ne défile en uniforme. Dans « la continuité de la vie » (Giorgio Agamben), il saisit, par la touffe unique de ses cheveux, le kairos, petit dieu grec de l’opportunité. Alors, à chaque occasion, l’artiste trouve-trouvère, troubadour- à composer une part du monde, matières, actes, langages, selon ce qu’il en reçoit, selon ce qu’il lui donne. Pendant des mois, dans son atelier, aujourd’hui au Port, il construit les formes pensées ailleurs.

De 1986 à 1990, voici à La réunion, « Hommage au volcan, Lieux de mémoire ». Avec d’autres artistes, il crée le groupe « Austral » dans la mouvance culturelle de l’espace indo-océanique.

Entre 1995 et 1998, il intervient à Madagascar, en Afrique du Sud, en Namibie, à Cuba. Ces expériences bouleversent sa pratique artistique. Le référent argentique prend une place décisive dans une configuration minimale. De-ci de-là, il enseignera les Arts Plastiques.

A partir des années 2000, Jack Beng-Thi utilise de manière intime, précieuse, néanmoins politique, la photographie confrontée au réel : « The last thermometric image of the primitive forest » à Uppsala en Suède, « Autoportrait » à La Réunion, « La chute meurtrière des anges », Haïti.

2001, en Espagne, à Santander, lors des projets NUR (Nature Utopies et Réalités), Jack Beng-Thi  marque l’image photographique par des signes et des traces diverses.

Il utilise la vidéo inscrivant son expression dans une fulgurance à décrypter par une lecture multiple : tentative d’habiter notre monde transculturel.

Au cimetière de Saint-Paul de La Réunion, sur un monument, il fait débarquer des femmes, des hommes lumineux. Image de ce que l’esclave retrouvera de sa force contre l’atrocité de l’esclavage.

En 2015, Jack Beng-Thi crée en Inde à Lalit Academy of Art de Jaïpur une œuvre « demeure pour une danseuse » en hommage à la vie et à la lutte que mène la danseuse Gulali Sapera de la caste des intouchables pour faire reconnaître la danse Kalbelia.

Il s’intéresse en même temps à un peuple du Rajasthan et de l’Haryana en Inde, les Bishnoïs, terme qui signifie « vingt neuf », nombre des règles de sagesse qui cherchent depuis le 12eme siècle à harmoniser les relations entre l’homme et la Nature.

En avril 2018, lui et son ami Indien, le photographe Ravikant Sharma, venu de la ville de Narayanpur (Alwar), parcourent  Mafate à saisir où en sont les hommes de notre société, entre « servitude et insoumission » (Arnold Jaccoud), dans ce lieu forcené et protecteur.

Jack Beng-Thi vient d’offrir  une rétrospective de ses œuvres au Centre Atlantique d’Art Moderne de Las Palmas aux Iles Canaries.

Jack Beng-Thi, à se multiplier, se singularise. Il sait que des hommes furent déportés, incarcérés, mis au travail forcé, puis libérés. Bien sûr, ils commémorent ces événements, cet événement. Mais, Jack Beng-Thi a aussi compris que l’esclave est le plus capable de concevoir ce qu’est la liberté. C’est pour cela que l’artiste l’a montré altier débarquant dans la prison qui deviendra sa patrie. Jack Beng-Thi est de ces hommes. Il sait que les ailleurs sont partout des demeures. A Las Palmas, il en montre sept élevées au Sénégal, à Haïti, en Inde, en Chine, à Madagascar, à Cuba, à la Martinique.

Jack Beng-Thi est de ceux avec qui dialoguer pour s’aventurer dans le monde et s’approcher de soi.

— Edward Roux

Pour en savoir plus sur l’artiste, consultez son site web ou sa page Wikipédia.

« Dans le phalanstère de Jack Beng-Thi »

Extrait du texte de Patrick Quiller, paru dans notre numéro 158. 

Les formes vibrantes de Jack Beng-Thi
sont les cartographies de la mémoire.

Dans Blues Habeas Corpus, par exemple,
il parcourt la forêt qu’il a dressée,
faite des effigies d’un peuple esclave
en noir et blanc, pour y faire jaillir
le pourpre des souffrances infinies.
Muni d’un seau plein de peinture rouge,
il va de croix en croix pour asperger
de ce sang symbolique les figures
torturées, clouées à leurs piloris.
Ce rituel vous saisit gravement
afin de vous guider, convalescent
des souffrances que l’homme inflige à l’homme, dans le devenir d’une résilience
qui doit toujours recommencer.

[…]

Gratitude à Jack Beng-Thi
qui a agencé les dispositifs
d’un dialogue subtil entre l’œuvre et
soi, un soi disjoint du moi et versé
dans l’ondulation des orbes du nous.

Gratitude à Jack Beng-Thi, qui appelle
à allumer toutes les facultés
de l’âme, et pas seulement celles de l’intelligence rationnelle.

Patrick Quiller

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