SYNTONISER ONDES ET OSCILLATIONS
Tu seras
la maison et le navire
Aurélie DP
La prédiction de stabilité et de voyage que formule la poète dans ces vers semble traverser l’ensemble des textes de ce numéro. Ce mouvement de balancier suggère aussi bien la sédentarité et l’exil que sont le réel et l’imaginaire, dessinant du même coup la réalité ondulatoire de l’esprit rêvant. Qui est ce tu évoqué par la poète ? N’est-ce pas l’autre en soi qui, grâce au concours de la littérature et de l’art, nous soutient et sait prendre la place parfois laissée vacante par notre propre courage existentiel ? Habiter le mouvement et suivre le rythme du cœur est la plus sûre mathématique.
Nicole Brossard poursuit dans sa Résidence une réflexion fine et complexe sur le temps, sur le langage et la mémoire où s’entrelacent des images et des intentions qui nous lient au cosmos et à la mécanique des interactions entre les différents univers de la pensée. La dimension oscillatoire et lumineuse proposée par son texte rejoint le travail de l’artiste du Portfolio, Jean-Pierre Aubé, lequel offre des œuvres construites à partir de matériaux de la science du cosmos. Sylvain Campeau en décrit richement la démarche, qualifiant l’artiste de « capteur qui tente de rendre visible ce qui oscille en ondes ». Dans son beau texte de la rubrique Essai, Jean-Claude Brochu propose lui aussi, à sa manière, un mouvement oscillatoire (entre personnages, auteur.e.s, questions) et confirme le rôle important des « peut-être » dans le choix d’une esthétique de la nuance.
Comme autant de quêtes de sens, les poèmes publiés dans ce numéro donnent à lire des voix qui s’aventurent dans la ville ou dans les creux de la nature devenue cuivre et éléments. Observant l’autre qui dort, émergeant du sommeil pour mieux rêver, se tournant vers l’ailleurs transformé en promesse ou invitant à sa table des lieux familiers et des figures antiques, chaque sujet porte un regard sur les êtres qui habitent le quotidien, la matière, la pensée et chacun.e secoue les racines et les sources qui approvisionnent nos énergies vitales.
Le bel entretien mené par Gérald Gaudet avec la poète et romancière Louise Dupré nous invite à nous tourner du côté des possibles de la langue et de la création. Parler d’écriture, parler de la vie devient ici œuvre de reconnaissance. On sait avec eux que les ressources contenues dans l’imaginaire et dans les souvenirs peuvent inspirer les questionnements qui peuplent notre esprit et qui s’imposent devant la mort.
La ville, son métro, ses tours ou ses petits commerces de coin de rue s’imposent pour leur part dans les textes de la rubrique Récits et deviennent des espaces d’observation de la vie réelle comme du labeur incessant des forces actives à poursuivre cette vie. Car les textes se tournent résolument vers le vivant et son courage retrouvé, remettant en question les traditions, les acquis, les empêchements de tous ordres. Enfin, les ondes présentes partout dans ce numéro se prolongent dans les réseaux de la solitude avec le monologue de Daniel Canty qui laisse couler les sons, les mots et les histoires sorties tout droit de l’enfance et du poste de radio annonçant la mort, la vie.
Et si le monde nous semble dépeuplé ou, pire, muet, la littérature, avec son expérience et ses expérimentations, continue son inexorable travail d’approvisionnement, syntonisant pour nous les ondes complexes de l’existence.
Bonne lecture,
France Mongeau, au nom du comité de rédaction composé de François Édouard Bernier, de Micheline Cambron, de Jean-Marc Desgent et de Gérald Gaudet.