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JACQUES ABEILLE

Chair de nuit


I

L’écurie

 

La nuit peut battre les murailles, s’appesantir sur le fenil et combler de ses froids bitumes le moindre recoin du paysage, l’écurie est toujours pleine de cette chaleur inattendue. On ne savait pas qu’on l’espérait.
      Les visiteuses tutélaires déploient leur fumée. Elles veillent. Mais qui déchiffrera leurs traces?

 

      Au matin, quand la fumée s’agenouille, un visage irascible déchire le ciel encore noir. Le palefrenier fait sa toilette dans la soupente. Il ne se rase pas tous les jours. Le miroir en contrebas lui renvoie l’image de son ventre où un sexe patient s’ébauche, qu’il ne voit pas.
      Plus bas, c’est un torse de femme qui pose ses méandres dans l’eau savonneuse de la cuvette. Les rêves du palefrenier se perdent parmi les solives ourlées de sang.

 

      Quand se nouent les corps d’herbe et d’ombre des amants du printemps – il n’y aura qu’un printemps – le grand bai brun sort de sa stalle. Il pousse du front l’azur et les folles s’y baignent en poussant des cris. La toiture en est bouleversée. Ses écailles seront source d’orages. Les mouches reviendront. Forcément, tout ce bleu.

 

      Midi pourfend le ciel de sa chaleur tremblante. La maîtresse du domaine s’enfouit dans l’ombre torréfiée de l’écurie. Aime-t-elle les chevaux? Aime-t-elle? Par l’étroit judas elle montre au palefrenier son bas-ventre glabre et le haut de ses bas sombres.
      Il n’en dira jamais rien, ni à elle ni à d’autres. C’est un montagnard. Il rêve à la lumière rose des sommets, aux seins pointus des Africaines. Et son recueillement s’éteint dans le clair silence de la paille.




 
 
 
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