L’IMAGE, LA VOIX

Des montagnes s’amourachent devant moi,
le fleuve est au 7e ciel […]
Existe-t-il un seuil, une entrée privée
Louise Marois

« Est-il possible d’écrire sans désir ? », se demande d’ailleurs Nicole Brossard, notre écrivaine en résidence. On voit, on décrit, on raconte et on donne à lire des rencontres de hasard, des histoires de peur et de nuit : on se rappelle un manuscrit chiffonné, une toile de Géricault, une scène triviale ou un dessin gribouillé de l’enfance, on en rend compte à même des enthousiasmes, des menaces, des métamorphoses, des solitudes.

On dit faire image, faire l’image. La fabriquer. Pour se souvenir, s’en défaire. Et on entend ce qui se dit ailleurs en ayant en tête des images, comme « une conversation retrouvée », dirait Mathieu Riboulet.

Image est une anagramme de magie.

L’image, comme le réel, n’a pas nécessairement besoin de nous. Nous l’avions prise, pourtant, pour conserver des traces de ce que nous avait donné le monde, de ce qu’il dit de nos désirs et de notre passage sur terre. Des questions insistent lorsqu’on les redécouvre au fond de la mémoire du coeur ou de la boîte à chaussures : est-ce bien moi ? Où étais-je à ce moment-là ? Quand cela a-t-il eu lieu ? Ai-je vraiment aimé cette personne ?

L’image est une preuve même si elle peut ne pas exister matériellement, elle serait chargée affectivement, elle nous aurait marqué.e.s car elle demeure fondamentalement une impression, une écriture, une graphie, une grafigne, une cicatrice, par lesquelles entrent de l’histoire, une biographie, le désir. L’image nous parle de la place, indéterminée, incertaine, que nous occupons dans la réalité, et dans l’histoire.

On dit image-monde, image-miroir, image du moi, autoportrait.

Avec cette édition, nous pouvons lire la troisième contribution de notre écrivaine en résidence, Nicole Brossard. Nous la remercions infiniment pour ses textes d’une intelligence fine, toujours près du coeur et du corps, et des questions qu’ils soulèvent. La prochaine fois, et ce pour trois numéros, nous accueillerons le poète, essayiste et dramaturge Larry Tremblay.

Nous retrouvons également en ces pages le texte J’aurai l’air de David Bowie de Charlotte Gagné-Dumais, lauréat.e du prix Jacques-Crête 2026 : « [Un] texte courageux, lucide, traversé par un désir incandescent de transformations », écrit le président du jury Éric Noël. Ce prix Jacques-Crête, attribué chaque année, veut encourager l’écriture dramatique de la relève.

Ce sont les images de l’artiste Louise Marois, qu’elle décrit elle-même comme des autoportraits, que nous mettons en lumière dans tout ce numéro. En effet, notre directrice artistique, qui donne à la revue son rendu visuel si remarquable, est l’artiste du portfolio de la présente édition. Louise Marois est aussi poète. « Le graphite, matière précieuse matière première qui sent bon la racine, la pierre, le charbon, qui sent l’horizon, la forêt de crayons dans laquelle se retrouver est délice », écrit-elle dans un texte sur la fabrication des images. Enfin, sur ce même sujet, soit Machiner des images, nous pourrons lire les différentes contributions du Laboratoire de l’écrivain.e qui s’est tenu comme chaque année en octobre à Longueuil.

Il nous faut dire encore qu’avec ce numéro Micheline Cambron quitte son poste de directrice générale, poste qu’elle occupait depuis 2019. Elle a été cette femme infatigable, soucieuse d’une saine gestion administrative et éditoriale au sein de la revue. Elle arrivait avec sa rigueur et son immense connaissance des enjeux et des défis qui sont ceux d’une revue culturelle. Nous la remercions de tout cœur pour l’immense tâche qu’elle a accomplie. Elle ne part pas tout à fait puisqu’elle sera du comité de rédaction et restera au conseil d’administration. France Mongeau occupera par intérim, en plus de son poste de directrice éditoriale, celui de directrice administrative.

Bonne lecture,

Gérald Gaudet, au nom du comité de rédaction composé de François Édouard Bernier, de Micheline Cambron, de Jean-Marc Desgent et de France Mongeau.