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ROBERT LEPAGE

Discours de réception de la Médaille décernée par l’Académie des lettres du Québec1


 

Monsieur le président,
Membres de l’académie,
Distingués invités,
Chers amis,

 

Lorsqu’on m’a annoncé l’intention de l’Académie des lettres du Québec de me décerner sa prestigieuse médaille, je ne vous cacherai pas que ma première réaction fut l’étonnement. En effet, si mes créations ont souvent été appréciées et même parfois primées à travers le monde, le travail du texte et la finesse de la langue ou des dialogues ont rarement été cités comme les marqueurs caractéristiques de mon œuvre. C’est donc avec énormément d’humilité que j’accepte de figurer sur la liste des récipiendaires auprès des Gabrielle Roy, Félix Leclerc, Gilles Vigneault, Roland Giguère, Françoise Sullivan et François Ricard, pour ne nommer qu’eux. J’ai ces auteurs et penseurs en très haute estime. Pour moi, leurs œuvres constituent des phares permettant à la fois de tracer les contours des côtes de notre Francophonie et, aussi, de nous guider lorsque nous perdons le cap.

Très humblement, je doute que les traces littéraires de mes créations aient l’écho de celles d’un Gaston Miron ou d’une Germaine Guèvremont. Mais voilà, je me doute bien que l’Académie a un intérêt plus grand en me décernant cet honneur que celui d’épingler mon nom au sein de cet aréopage prestigieux. Comme vous le savez certainement, je fais partie de ces dramaturges et metteurs en scène pour qui le texte n’est pas une œuvre en soi, indépendante et précédant le spectacle. Dans le travail de création, je refuse d’établir une hiérarchie de valeurs entre les différents éléments composant un spectacle. Ainsi, pour moi, le travail d’écriture se déroule sur scène, là où se mélangent les langues, le texte, la mise en scène, la vidéo, la musique, les chorégraphies, la lumière… chacun des arts du spectacle se présentant comme autant de vocabulaires et de grammaires nous permettant de former le récit. Mes spectacles sont de véritables carrefours où se rencontrent des créateurs venus de tous les coins de la planète où le français côtoie l’anglais, l’allemand, l’espagnol, le danois, l’arabe et le mandarin. Et cette caractéristique est vraie depuis mes tout premiers spectacles. Et c’est pourtant là justement ce qui m’intéresse : voir comment notre Francophonie, ne serait-ce qu’au plan du territoire, est marquée profondément par d’autres langues… Historiquement par l’anglais, bien entendu, mais par de plus en plus de langues aujourd’hui alors que les hommes et les cultures migrent et se déplacent si facilement. Et ce constat est aussi vrai à l’inverse, quand j’ai le bonheur de travailler dans d’autres langues comme le russe, le roumain ou le vietnamien et que j’y entends la présence du français dont on repère les traces non seulement dans les échos linguistiques mais également dans l’organisation de la pensée.

Je suis pour une Francophonie ouverte, plurielle et sans complexes, car à mon sens la meilleure façon de préserver une langue n’est pas de l’isoler, mais de la laisser se transformer et se dynamiser au contact d’autres langues, tout en sachant préserver le souffle, l’intelligence et l’articulation de la pensée qui lui est propre. Et c’est là un défi des plus délicat. J’en déduis donc qu’en me décernant la Médaille de l’Académie des lettres du Québec, on souhaite souligner que la Francophonie en Amérique n’est pas uniquement une question de rectitude linguistique mais également un agrégat complexe et bouillonnant fait d’une multitude de cultures, d’économies, de rencontres, de pensées, de religions, de symboles, de sentiments, de musique et, bien entendu, de mots et de poésie. Voilà pourquoi je pense que l’action de l’Académie est essentielle… et, surtout, c’est pourquoi j’accepte cette distinction que vous m’offrez aujourd’hui avec un immense plaisir.

En vous remerciant sincèrement.

 

1. La cérémonie de remise des prix de l’Académie des lettres du Québec et de sa médaille annuelle a eu lieu le 27 septembre 2012 à l’auditorium du Centre des archives de Montréal




 
 
 
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