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MARTIN TAILLY

Sur la langue et l’authenticité
Fragments critiques


 

1. Que la critique de l’authenticité repose inévitablement sur une authenticité autre, sur une authenticité d’essence critique, peut-être vaut-il mieux, dès lors qu’on le sait et qu’on en a une fois fait l’aveu, simplement le taire et préserver cette authenticité protéiforme de ce que son propre nom évoque maintenant.

2. Du sol, du terroir mortifère, extirper l’authenticité en voie de neutralisation, la déraciner, la déterritorialiser afin de lui redonner, loin des desseins d’émasculation familiaux, le goût de l’indépendance d’esprit et une certaine vigueur critique. Qu’on appelle donc cette authenticité l’inauthentique, et qu’on la défende bec et ongles : ce principe, c’était déjà celui du « Rejeter pour gagner » de Schönberg; c’était aussi celui qu’Adorno, dans Philosophie de la nouvelle musique, formulait ainsi : « Peut-être cet art seul serait-il authentique, qui se serait libéré de l’idée d’authenticité même, de l’être-ainsi-et-pas-autrement. » Face aux ravages causés par cette authenticité : repli en et sur soi, acceptation du statu quo de par cette fuite en soi. Face à cette réification dite authentique, l’inauthentique mérite seul le nom d’art de survie, comme l’appelle Thomas Bernhard, art de survie qui, aussi impossible et insatisfaisant soit-il, rend seul possible la pensée critique et en constitue l’unique lieu de survivance : l’authenticité est le sol, que dis-je, le tribunal ou l’autel où est incessamment sacrifié l’intellect, la possibilité même de l’intellect. Et Heidegger là-dedans? Jouant les maîtres d’œuvre, lui l’artisan le plus raffiné de l’authenticité, lui l’authentique des authentiques, il ne consomme que plus sûrement ce sacrifice, fût-ce outre-tombe, dans la langue trinitaire du paysan, du juge et du prêtre.

3. « Ou l’exagération, ou le renoncement à la connaissance » (Günther Anders). À bien des égards, la critique furieuse qu’Adorno, dans sa Philosophie de la nouvelle musique, a adressée à Stravinsky et à sa fausse Authentizität apparaît, en dépit de sa valeur intrinsèque, comme une vulgaire ébauche du Jargon de l’authenticité. Sans doute Adorno a-t-il recouru dans ces deux textes à ce que Schlegel appelle la fiction polémique. Sans doute Heidegger en est-il venu, par une sorte d’élévation vers le bas, à représenter la sottise objective et l’absurdité objective et à les servir toutes deux avec une intelligence redoutable. Sans doute toutes les puissances diaboliques et tous les maux du dernier siècle se sont-ils cristallisés dans la figure de Heidegger. Mais peut-on imaginer plus belle somme? Et doit-on retenir notre admiration seulement parce que, sous l’action de la transe ou de la fureur critique, Adorno a amplifié certains coups de pinceaux, infléchi certains traits de la pensée heideggérienne, surdéterminé le jargon, dotant ainsi sa grande fresque et son propos de contrastes saisissants et barbares? N’y a-t-il pas une malhonnêteté propre à la connaissance?

4. Lorsqu’il qualifie le joual de seule langue réelle, de seule langue vivante, Gérald Godin parle comme s’il ne savait pas qu’il fut un temps où la langue du Troisième Reich fit de même et s’autoproclama, elle aussi, seule réelle et vivante. C’est l’apanage de l’idéologie d’être seule vivante et seule réelle, l’apanage de la mort-vivance.

5. L’influence de Heidegger se fait sentir bien au-delà des sphères où elle est reconnue et le jargon dont il fut l’un des plus importants idéologues à promouvoir l’ennoblissement est lui-même une « idéologie » dont l’expression de Réjean Ducharme, « l’être joual supérieur », peut apparaître comme l’ironique écho. Cet être joual supérieur signale une tendance fondamentale du jargon de l’authenticité, soit la pensée magique grâce à quoi la sous-langue se renverse en une langue supérieure ou en emprunte l’aura, manière d’enflure, de rehaussement de la petitesse empêchant toute élévation réelle. La transfiguration promise par le joual — ce parler colonisé, industrialisé, mutilé par la domination de l’anglais et confinant à la quasi mutité, ce « jargon montréalais raffiné par le théâtre puis exploité par la chanson et le cinéma québécois » (Ducharme) — comment pourrait-on la dire plus absurdement? La promesse du joual! Avoir cédé à une telle idée… Appeler cela une idée… Promesse d’être supérieur, et promesse d’être la langue distincte d’une nation voulant à tout prix, en raison de son vieux complexe d’infériorité, marquer sa différence ou sa supériorité à l’égard de son origine française ou du reste du Canada… Le jargon n’est jamais que « la langue de tous ceux qui sont étrangers à la langue ou privés de langue » (Adorno), que la chausse-trappe de ce fantasme de langage. Cette promesse de supériorité, les nationalistes, un peu plus conscients sans pour autant faire preuve de lucidité, ont tenté de l’exploiter en fonction de son potentiel de standardisation, ont tenté, cette sous-langue, « d’en faire une sorte de rédemption » (Gérald Godin) par l’art joual, de la relever de ses racines colonisées (en l’acceptant et en l’écrivant, sans jamais pour autant s’abaisser à l’exposer à la motion violente de l’étranger), pour mieux s’en servir ensuite comme « langue de l’unité » (Adorno), espérant de cette manière, par des chansons, des films, des romans joualistico-nationalistes, arriver à leur fin. Promesse d’être, promesse de l’ascension, de l’accession au soi authentique et au pays à soi par l’intermédiaire du joual-jargon. Ineptie que cette promesse! Laquelle cherche à contraindre toute individualité résistant à son esprit grégaire, et Ducharme, l’inauthentique, l’asocial, le Célibataire — au sens où l’emploie Deleuze dans son Kafka —, n’a pas manqué de la percevoir comme telle. C’est par la voie de l’inertie que l’être-joual atteint à son être supérieur, voire par l’inertie qui pose la grâce comme adéquation à soi, à soi sous l’emprise du joual et de sa promesse. Écouter la promesse du joual équivaut à refuser d’être soi-même cette grande promesse dont parle Nietzsche et qui exige une bonne dose d’inadéquation à soi, je veux dire : celle du devenir.

6. Le joual comme jargon de l’authenticité, je n’en veux surtout pas faire l’occasion d’une chasse aux sorcières ni d’un appel à la pureté de la langue. Non. À moins de penser, avec Benjamin, la langue pure comme celle dont s’approcherait la plus impure, la plus dénationalisée et polyglotte. Car seule une pureté de ce genre ne mènerait pas au fascisme de la pureté [1], lequel me tient lieu, en quelque sorte, de sorcière.

7. Le joual comme jargon de l’authenticité ne m’intéresse que comme concept critique et non comme formulation d’un dogme. C’est un usage précis du joual, et pas sa simple présence, qui est visé ici, je veux dire son utilisation comme jargon de l’authenticité, utilisation rétrograde, irréfléchie comme langue de l’unité, de l’identité, d’un être-authentique, « reterritorialisation la plus réactionnaire, la plus œdipienne, oh maman, ah ma patrie, ma cabane », comme l’écrit Deleuze à propos du chanteur canadien. Qu’il soit possible de faire du joual un usage créatif, un usage inauthentique, à l’instar de ce que, chacun à sa manière, Céline et Genet ont su accomplir avec l’argot, c’est une évidence, que Ducharme et les premières pièces de Tremblay ont rendue encore plus flagrante.

 

1. « La pureté, c’est le fascisme », écrivait Denis Vanier.




 
 
 
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