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EMMANUEL KATTAN

Dix cercueils


 

Dix cercueils.
Un homme, à genoux, le visage couvert de cendre.
Dix enfants.
L’éternité, violée, défigurée, dix fois anéantie.
La voix de l’homme s’élève, un long murmure, une douleur usée, meurtrie, imprégnée de l’avenir qui s’éteindra en elle. Désormais, Job devra naître tous les jours dans cette mort, naître, mort, pour que ses souvenirs demeurent.
« Mon Dieu, pourquoi m’as-tu délaissé? » La nuit se retire.
« Toi qui, tous les jours, me dévoilais le repos, toi qui rappelais en moi la passion d’être né et l’intimité sans regret, pourquoi t’es-tu détourné de moi? Pourquoi m’as-tu enlevé mes enfants? » Une lueur s’élève, rouge, dissonante. Elle ronge peu à peu la pénombre. Bientôt viendront les hommes pour envelopper Job de leurs sourires, de leur sollicitude, de leur affliction inventée.
« Je n’ai plus devant moi que des jours sans lumière.
L’avenir, autrefois généreux, gît comme un membre coupé, abandonné dans la poussière.
J’ai perdu la moitié du monde. » Dix tombeaux.
L’homme, à genoux. Un visage et le ciel. L’éternité, mutilée, décharnée, dix fois dénaturée.
Son ami Eliphaz : « Dieu est juste. Il ne punit pas les innocents. » Mais de quel crime Job s’est-il rendu coupable?
Il revisite sa vie, se remémore ses actes.
Des égarements, il en a connu. Mais quelle faute, mille fois répétée, peut réclamer la mort d’un enfant?

La nuit, Job est entraîné sur des sentiers étranges et monstrueux.
« Mon Dieu, voici mon rêve.
Nous sommes côte à côte, toi et moi, devant le tribunal. Le juge, nous ne le voyons pas.
Mes paroles sont de colère et de dépit. “J’ai fait le mal, dis-je. J’ai humilié le démuni, mon frère, je lui ai tourné le dos.
J’ai regardé dans les yeux l’amour d’une autre et j’ai blessé l’amour de celle qui m’a confié son regard.
J’ai laissé l’ombre ternir mon cœur, mais suis-je pour autant le dernier des hommes? Tous les jours, les ennemis de Dieu violent et tuent. Ceux-là, ne les voit-il pas? Leurs actes n’offensent-ils pas son regard? Ne méritent-ils pas, autant que moi, sa foudre et sa vengeance?
Pourquoi s’en prend-il à moi? Pourquoi m’a-t-il enlevé ceux que j’aime?”
Devant nous, un trône immense. Mais le juge nous demeure à tous les deux invisible.
C’est à ton tour de prendre la parole. Je m’attends à une accusation : cet homme a pêché, il s’est détourné de moi.
Mais après un long silence, ta voix s’élève : “L’homme a raison. La colère que j’ai déversée sur lui, il ne la mérite pas. J’ai vu son cœur. Il n’est pas moins blanc que le mien.”
Stupéfait, je me tourne vers toi, et voilà que de ta main impérieuse tu m’invites à monter sur le trône. Je regarde dans la direction du juge. Toujours le silence. Peut-être avons-nous tous les deux rêvé sa présence?
Je tremble. Ta voix est douce, mais elle résonne en moi comme le grondement des pierres : “Tu as raison, Job. Je t’ai fait du tort. Maintenant, c’est toi le juge. J’attends ta sentence.”
Je suis terrifié. Mes yeux refusent de se poser sur ton visage. Je ne vois que ta main, ferme, puissante, qui m’invite à prendre place sur le trône. Lentement, je monte les marches du gradin. Parvenu au sommet, je pose ma main sur l’accoudoir.
Mes jambes me soutiennent à peine. Je m’effondre sur le trône. Alors, peu à peu, une marée blanche, étincelante, se répand autour de moi. Les murs de la salle, le sol, le gradin, le trône lui-même sont bientôt recouverts d’un tapis laiteux.
Seul, abandonné dans ce désert de lumière, je ne te vois plus, je ne distingue plus que cette armée d’étoiles enveloppant le silence.
J’appelle, je crie, je hurle, mais ma voix est sans écho. Tout n’est que blancheur aveuglante.
Et moi-même, je me désagrège, je me dissous lentement dans cet abîme de lumière. »
Secrètement, Job espère que le rêve rejoindra en Dieu son souvenir, qu’il en réveillera la présence glacée.
Mais seul le vent, entre les tombes, siffle l’indifférence de la terre.




 
 
 
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