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GUILLAUME ASSELIN

Transmutations


 

Flottille sacrée

 

Une flotte de dieux de bois descend sur le Gange, moitié navigant, moitié dérivant, flanqués de bouteilles vides, de sacs de plastique, de cruches en terre cuite, de corbeilles de fruits pourris, de cartons d’emballage détrempés, de fleurs noircies de cendres – de toute une suite sans nom de détritus et de déchets, dont on se demande s’ils sont les déjections des dieux ou des humains.

Sordidissimes escortant les paradisiaques, émissaires miséreux du domaine de l’ombre, anges vidangeurs – tous des bouseux de Brahma. Part maudite de l’offrande où barbotent les prières en quête d’une crèche de fortune, d’une arche de peu qui puissent les acheminer à bon port, les reconduire à la mer ou au ciel, suivant les courants et les affluents.

Petite armada d’ex-voto aux yeux de verre et aux cheveux de paille que le vent et le temps égrènent par grappes au fil de l’eau, elle porte les vœux sur le dos bourbeux du fleuve dont la légende veut que Shiva (aussi appelé Gangadhara), contienne toujours la source dans ses cheveux (jata-mukuta), jugulant le flot impétueux et ses envies de débordement.

Minuscules îles flottantes rougeoyant sous le feu des bougies, et du soleil couchant qui tombe derrière le fil à plomb de l’horizon comme une larme ronde, brasillante, versée en l’honneur des idoles dont c’est déjà le crépuscule.
Transmigration inverse. De cette flottille sacrée, on fera bientôt des pirogues.

Voilà comment on rend les dieux utiles. Plutôt que d’enthousiasmer et de transporter les âmes, ils charrient maintenant des corps, dans le sillage de cadavres repus de vase et de renvois d’égouts, imparfaitement brûlés, pas tout à fait mangés par les tortues nécrophages que les pêcheurs postés sur les rives ont préféré garder pour eux. Il faut bien être modernes...

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Des Indiens aux Amérindiens, je me prends à rêver d’un parcours inverse, tout à fait inusité, parfaitement improbable. Que parmi la foule de pitounes coulant le long du Saint-Maurice, qu’au sein des trains d’épinette et des troncs de pins gris, perdu dans les plis du manteau de grumes qui couvre une partie de la rivière, se cache quelque part, échoué dans une crique ou naufragé au fond des eaux, un bout de totem algonquin passé incognito à travers la scierie, sans perdre la face, sans que son visage n’ait été tout à fait effacé sous les dents de la scie. Rien qu’une balafre sous l’œil gauche. C’est la morsure du voyage.

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Nouvelle métamorphose. De ces billots sur lesquels les draveurs et les raftmen sautaient comme des insectes armés de piques ou de perches afin d’escorter les radeaux et de dégorger les embâcles, on a aussi fait des pirogues, auxquels on a redonné le nom de pitoune, comme on en voit aujourd’hui à La Ronde. La scierie l’a cédé au manège de foire et la rivière à d’étroits canaux que le tronc creux tout en toc où s’assoient les badauds dévale en donnant des coups de bélier dans des parois de polymère bleues; étrange amalgame entre les glissades d’eau et les autos tamponneuses.

Ce ne sont plus les arbres que l’on débite en rondins, mais les visages sur lesquels, dissimulée dans cette espèce de guérite ou de cahute perchée aux sommets des montées à travers quoi passent les pitounes, une scie invisible grave toutes sortes de joies et de frayeurs qu’agrandit la descente soudaine, sitôt brouillées sous l’écume. C’est le rictus de la peur feinte, le rire bon enfant du divertissement, le sceau du spectacle.

Deux jeunes filles aux cils enrobés de rimmel et aux lèvres écarlates, sur lesquelles flotte un semblant de camisole crient toutes dents dehors, agitant les bras comme des pantins dont on aurait tranché les fils. Des pitounes dans des pitounes. Après les poupées russes, les poupées québécoises. Je vous laisse décider s’il faut toujours mettre les petites dans les grosses. Ici, la dernière, la plus menue sur laquelle finit toujours par buter l’effeuillement des corps emboîtés les uns dans les autres, n’est pas pleine de son ou d’avoine, mais de bruit.

J’apprends par ailleurs sur Wikipédia que le mot pitoune proviendrait de l’anglais happy town, soit l’endroit où les bûcherons allaient courtiser les belles filles durant leurs congés, à l’époque de la colonisation. Par glissement métonymique de contenant à contenu, happy town serait devenu « a pitoune » (une pitoune) à l’oreille des francophones. Ville de joie transformée en fille de joie. En regardant les pitounes encastrées dans les pitounes, je me dis que La Ronde est cette happy town qui a réussi à fusionner les filles aux billots, sous le regard réjoui des néo-bûcherons vêtus de chemises à carreaux en coton. De la drave et du métier de draveur on a dérivé vers la drague et la profession de dragueur.

Happy end de la transmigration qui, d’une flottille de dieux transformés en pirogues aboutit à un stock de pitounes peinturées aux robes garnies de fleurs que le regard de beaux béotiens bavant des yeux découpent en tronçons, suivant la fibre et le grain…




 
 
 
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