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LOUIS HAMELIN

The Price is Right


 

à Jean Désy

C’était un étranger de bonne taille, jeune d’âge,
paqueton au dos, qui demandait à manger.

           Germaine Guèvremont, Le Survenant

 

Ti-Luc se tient devant un cinéma porno à Sept-Îles.
      Peut-être pas un cinéma spécialisé, à bien y penser.
      Mais il est indéniable que le divertissement annoncé, en lettres rouges inégalement espacées au fronton de la marquise, est un film érotique intitulé Hygiénistes dentaires en folie.
       La veille, tandis que le Fort-Mingan ouvrait une large blessure d’écume dans l’étendue livide et la grisaille saturée d’embruns, et qu’il s’éloignait du quai de Rimouski et de ses lampadaires aux faîtes ornés d’énormes mouettes hiératiques, au moment de tourner le dos à la côte et de respirer largement le coup de fouet de l’air salin, Ti-Luc a senti palpiter au fond de son ventre un prévisible sentiment d’aventure. Appelez-moi Ismaël, récita-t-il, debout sur le pont avant et surfant sur un souvenir de lecture de l’automne précédent, peut-être à voix haute, les mots en tout cas furent emportés par le vent. Un rorqual commun vint alors crever la surface houleuse de l’estuaire à une petite centaine de mètres par le travers babord du traversier, il souffla, puis disparut. Merci, dit, à voix basse, cette fois, Ti-Luc. Comme s’il était exclu que ce bestiau marin, sa mystérieuse trajectoire au sein de l’obscurité liquide et sa masse de quelques dizaines de tonnes de graisse et de tripes pussent être autre chose qu’un signal à lui adressé.

      À l’université, Ti-Luc rêvait de faire sa maîtrise sur le macareux moine. C’est une espèce d’oiseau, aussi appelée perroquet de mer.
      Les macareux sont pas très hot en ce moment, lui avait confié un prof, une sommité, d’un air ennuyé.
      Vous voulez dire...
      On a zéro bidou pour les macareux. Les Terre-neuviens s’en occupent.
      Ah.
      Nous autres, dans le golfe, on se concentre sur l’eider à duvet. C’est la grosse mode.
      Je savais pas qu’il y avait des modes dans la recherche universitaire.
      Le professeur le dévisagea. Même air d’ennui.
      Là où va le fric. C’est là qu’est la mode.
      Dans le couloir du département de biologie, il repassa devant l’étagère vitrée où s’alignaient les spécimens naturalisés, desséchés et bouffés aux mites sur leur petit socle en bois verni orné d’une plaquette d’identification en étain.
      Il voulait en voir des vrais.

      Il approchait de la vingtaine. Dans cette société occidentale cul par-dessus tête après quinze ans de libération sexuelle effrénée, un pucelage comme le sien s’avérait, plus qu’une gêne, un embarras d’ordre philosophique. Une virginité aussi tardive était vouée à occuper toute la place dans la chambre à débarras mentale d’un jeune homme n’ayant pas eu la chance d’être éduqué dans l’observance stricte d’une religion intégriste. La moindre sortie en ville se transformait en publicité permanente pour l’amour et le sexe. Se masturber comme un singe, dans ces conditions, tenait moins du triste et honnête pis-aller que de l’injure calculée au principe de la fornication universelle.
       Par frustration ou amour des macareux moines, le fait est que Ti-Luc Blouin, un soir de printemps, en 1980, a déplié une carte routière et promené son index vers le détroit de Belle-Isle, à l’extrémité orientale de la côte nord du golfe du Saint-Laurent, là où, d’entre les nappes de brouillard cérébral d’un petit joint de québécois, émergea bientôt une Île-aux-Perroquets. L’idée se fraya peu à peu un chemin jusqu’à sa conscience.
       En tout cas, le voici embarqué, et la question est maintenant de savoir s’il peut, sans attenter à la pureté romanesque de sa navigation, s’intéresser à la fois aux heures supplémentaires des hygiénistes dentaires et aux perroquets de mer. L’intrigue du film de cul à l’affiche d’un cinéma de Sept-Îles par cette frisquette journée de mai promettait un décodage plus facile que les subtiles allusions érotiques dont Moby Dick était tissé.
       Deux heures plus tard, Ti-Luc était de retour sur le pont du Fort-Mingan, qui leva l’ancre peu après.

      Un coup de tabac sur le banc de Natashquan. Tandis que des lames de travers de douze mètres et plus envoyaient Ti-Luc rouler le long du bastingage en dégueulant jusqu’au dernier filet de bile verte qui lui pendouillait au bord de l’âme, le quartier-maître tiré à quatre épingles, chevauchant l’acier gémissant, s’avançait du fond d’une coursive, chacun de ses pas épousant instinctivement le lent mouvement déréglé des superstructures. Oh, le beau teint vert... lança-t-il, faisant cadeau de son indélogeable sourire bienveillant à cette espèce de concombre de mer sur pattes qui lui rappelait son enfance — il se revoyait, assis devant un épisode de Voyage au fond des mers au retour de l’école, avec Richard Basehart dans le rôle de l’amiral Nelson ballotté d’un bord à l’autre de l’étroite coursive du submersible.
       On eût cherché en vain un cheveu échappé au peigne sur l’épaule de la veste d’uniforme du quartier-maître O’Neil. Il portait son impeccable uniforme bleu marine d’officier de bord, et la traditionnelle casquette à écusson brodé et visière blanche, avec l’aisance de celui dont l’essence individuelle a épousé la fonction, au point de devenir indiscernable du vêtement qui la symbolise. Puisque Ti-Luc n’avait jamais, même de loin, droit au moindre aperçu du capitaine du caboteur, toute la hiérarchie du Fort-Mingan se résumait, à ses yeux, à la personne du quartier-maître, un homme dans sa jeune trentaine, fort beau de visage et d’une élégance parfaitement inutile en un pareil endroit — mot sans doute mal choisi, l’endroit en question étant ce point mouvant et instable vertigineusement de traviole entre la côte basse et rocheuse quasi inhabitée qui défilait d’un bord, lançant parfois vers le large de gigantesques tenailles de terres déchiquetées, et la glauque désolation d’une mer démontée et traversée de furies. Comment l’uniforme du QM O’Neil pouvait-il à la fois donner cette impression de venir tout juste de quitter la planche à repasser, et qu’il dormait avec? Mystère.
       On était à la mi-mai, le Fort-Mingan était le premier bâtiment à rompre le blocus hivernal imposé par l’absence de route et la rigueur du climat, l’embâcle psychologique de ce terrible isolement, pour se pointer devant les micro-villages semés de loin en loin sur les rocs gris graffités de lichens et qui, à l’exception de la possible échappatoire d’un siège d’avion prohibitif, étaient coupés du monde depuis l’automne précédent. À la rencontre du caboteur, le village tout entier descendait au quai. Au moment où il se rétrécissait entre le bordage du bateau de 950 tonnes lancé en marche arrière et les vieilles planches incrustées de barnacles et flanquées de vieux pneus, l’espace au-dessus du remous était traversé de mains tendues, apparemment mues par une urgence encore plus grande que celle qui, à bord, guidait le lancer du gros câble tressé dont la boucle se traînerait ensuite à la vitesse d’un python lové sur les poutres vermoulues avant d’être récupérée par le gamin qui se dépêcherait d’en ceindre la bitte d’amarrage. Le quartier-maître attrapait toutes ces mains au vol et les serrait dans les siennes avec une effusion non feinte. Le souci d’ordre que trahissait sa mise impeccable prenait alors tout son sens. Il représentait la civilisation.
       Pour l’instant, il regardait Ti-Luc Blouin droit dans les yeux.

      Ça dépend de ce que tu cherches...
      Le QM, visage penché de côté, les yeux légèrement plissés sous son inamovible casquette d’officier de marine, étudiait son unique passager embarqué à Rimouski. Il ne croyait qu’à moitié cette histoire d’expédition solitaire consacrée à l’observation des macareux moines dans leur habitat naturel. O’Neil connaissait, bien entendu, le rocher perdu appelé Île-aux-Perroquets et son refuge d’oiseaux créé en 1925 pour empêcher la totalité des œufs des nicheurs locaux de finir en omelette. Il connaissait aussi le hameau de Brador, niché au fond de la baie du même nom, et ses 150 habitants, en comptant les chiens. Il n’en demeurait pas moins sceptique à la vue de Ti-Luc Blouin, un gars en veste à carreaux, Levi’s usés à la corde et bottes Kodiak, arpentant le pont supérieur avec ses Bushnell vissées aux yeux.
      On peut conjecturer que le QM avait compris ceci : la vraie raison de cet aller simple pour Blanc-Sablon était que Blanc-Sablon offrait, aux yeux d’un jeune Québécois du tournant des années 80, une idée du bout du monde en tous points vraisemblable.
      Ça dépend de ce que tu cherches... réitéra-t-il d’une voix un peu plus lente.




 
 
 
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