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HÉLÈNE MATTE

L’œuvre de la voix, la part du livre


Le cri, le tranchant du cri, coupe la tête et avec elle, c’est la tête de tous les dieux qui roule et se disperse. Le cri acéphale est toujours crime, crime contre la tête et contre le dieu. Sacrilège, et non seulement voix sacrilège mais geste sacré, sacrifice, rite sacrificiel où le sacrificateur se sacrifie lui-même en immolant la victime et devient la victime de ce sacrifice.

Claude Lévesque, Dissonance : Nietzsche à la limite du langage

 

J’ai tué Claude Lévesque. J’ai aussi tué Dieu. Possédée comme une ménade, dans un délire artistique plus qu’éthylique, j’ai tué Claude Lévesque. J’ai tué Dieu aussi. Tragédie grecque ou farce? J’étais pourtant son apprentie, une fillette devant un homme de lettres. Or l’enfance est assassine. Après avoir dévoré la mère, elle tue le père, c’est bien connu. Rien de plus cruel que l’enfance, sauf peut-être le lion qu’elle a déjà été.

Je voulais simplement jouer, jouer avec les mots, jouer avec mon corps aussi, je l’avoue. J’avais pour projet une mise en scène, une performance; un théâtre blanc sur noir, avec peu d’accessoires, sans histoire. D’abord seulement un titre : VI_DE_DI_EU. Puis, cette idée de réaliser un grand collage sonore; des poèmes dits par leurs auteurs afin de faire entendre la singularité de chaque ton, de chaque accent, de chaque voix; afin de fracturer le discours et mettre en abyme ma propre voix; des poèmes tournant autour de Dieu — de sa solitude, de sa banalité, de sa vaste absence —, des poèmes abstraits, des poèmes à propos de poèmes, enfin des poèmes sur la mort de Dieu. « Dieu est mort, c’est nous qui l’avons tué [1] », déclare Nietzsche dans Le Gai savoir. « Dieu et le diable sont morts, c’est Frederick Nietzsche qui les a tués [2] », scande le slameur Pilote the Hot.

Ce projet de mise en scène de poèmes sur la mort de Dieu fait bien entendu écho aux propos du philosophe dont l’écriture, libérée de la rigueur austère d’un Kant, par exemple, verse aussi dans la poésie. D’ailleurs, la forme de l’aphorisme, tranchant avec style dans le vif du penser, y est à l’honneur. Au fil de la présentation, une quarantaine de boutades du surréaliste Achille Chavée sont projetées sur écran tandis que les cinglantes phrases d’Alain Dantinne ponctuent la trame verbale : « Excusez-moi je passe de l’autre côté du langage », dit-il. « On découvre aisément en Dieu des signes graves d’anthropomorphisme », écrit l’autre. Et ce jeu entre le dit et l’écrit, entre poésie et philosophie — ce jeu de « l’entre » auquel, suite à Nietzsche, Derrida me convit —, j’escomptais en prendre acte sur scène. Loin du pari pascalien, ma mise au jeu ne consistait pas en un passage à l’acte obligé mais en une gratuite mise à l’épreuve du passage lui-même.

J’ai tué Claude Lévesque. C’est un crime passionnel, à vrai dire, je l’ai tué par amour. Pourtant je ne l’ai pas connu. Je ne lui ai jamais parlé. Je l’ai même d’abord confondu avec le journaliste du Devoir qui porte le même nom. Suite à la lecture d’un premier livre, j’avais tenté de le joindre. Nous avons correspondu. C’était au début du processus de mise en scène de VI_DE_DI_EU. Il était touché par la requête d’une jeune poète souhaitant utiliser son texte dans un projet de spectacle. Il avait acquiescé avant même de savoir exactement de quoi il s’agissait. Entre-temps, j’étais tombée sur La poésie comme expérience et L’oreille de l’autre. Il était curieux. Je lui ai fait part de mon projet doctoral. Quand il a compris, peut-être mieux que moi, mon intérêt pour Nietzsche et la mort de Dieu, il a proposé de m’expédier tous ses livres. J’ai reçu au cours de janvier 2012 une extraordinaire offrande, l’œuvre d’un philosophe à une poète. Une œuvre entière dédiée à la poésie. Claude Lévesque avait conjuré le sort de l’antique mépris : sa philosophie réinvitait les poètes dans la Cité. Et lorsqu’ils en ressortaient, comme Nietzsche et Derrida, il s’invitait également aux batifolements dans les champs et les chants.

J’imagine qu’il a été un peu fasciné par la façon de m’approprier son livre, le livre lui-même en tant qu’objet. À sa surprise, je ne souhaitais pas utiliser la version « améliorée » parue chez Christian Bourgois : je tenais à utiliser mon exemplaire de 1976, la première publication chez VLB éditeur. J’aime tout en ce livre, le propos profond et limpide, l’écriture fluide et généreuse, cette lumière sur la notion d’« étrangeté du texte » mais, également, la typographie désuète et la fragilité des pages drues et jaunies. Cette notion d’étrangeté du texte, centrale, je désirais l’inclure à même la scène. Par fétichisme, par paresse peut-être, je souhaitais prendre le livre de Claude Lévesque au pied de la lettre. Non seulement l’utiliser comme accessoire mais faire corps avec le livre. Dans un hommage-dommage : fendre la tranche du livre, éparpiller les feuilles sur le sol, les poinçonner, les perforer, les coller à mes oreilles, danser et me coucher sur elles. Le livre devenait lui-même une scène. Il était aussi un figurant. Il avait un rôle muet, visible et tactile. Ce livre-là était un acteur. Au sein de VI_DE_DI_EU, il figurait la philosophie et, paradoxalement, une philosophie parfois opposée à la sienne.

Dans sa mise en scène, VI_DE_DI_EU associe l’écrit à la philosophie et la voix à la poésie : la vue contre l’ouïe. Des fragments du livre sont projetés, immobiles, à la surface de l’écran, tandis que les poèmes entendus voyagent sur la scène d’un haut-parleur à l’autre. Il s’agit là d’une schématisation de la relation entre écriture et parole énoncée dans Le Phèdre [3]. Par le biais de Socrate, Platon y condamne l’écriture, mémoire morte allant à l’encontre de la philosophie, prétendant que seule l’oralité est porteuse de vérité. Aussi, cette lecture est commentée par Derrida dans « La Pharmacie de Platon ». Thot (ou Theuth) — dieu de l’écriture, du jeu et du nombre — est plutôt le dieu du supplément :

Thot répète tout dans l’addition du supplément : suppléant le soleil, il est autre que le soleil et le même que lui; autre que le bien et le même que lui, etc. Prenant toujours la place qui n’est pas la sienne, et qu’on peut aussi appeler la place du mort, il n’a pas de lieu ni de noms propres. Sa propriété est l’impropriété, l’indétermination flottante qui permet la substitution et le jeu [4].

En soulignant cette dialectique platonicienne, VI_DE_DI_EU tente d’en vérifier l’incidence et d’en exalter les contradictions. De même, les voix enregistrées sont aussi une forme d’écriture s’insérant dans une mise en scène qui en est une autre forme. Ce sont alors certaines perspectives derridiennes qui sont éprouvées.

Deuil du deuil

J’ai lu Dissonance [5] quelques semaines à peine avant la première de VI_DE_DI_EU. J’ai pleuré en imaginant le personnage de fillette devant le chœur qui lui coupait la parole. Après la première communion de L’Étrangeté du texte, Dissonance me donnait à vivre une confirmation. Claude Lévesque me donnait sa bénédiction : Fais ce que je dis et pas ce que je fais. Va. Va nous sacrifier au nom du poème. Va jouer au dramiurge. Va t’éconduire dans cette performance lithurgiaque. Je reste intranquille dans cette écriture. Je te dis la nuit, je te dis le cri, je te dis l’amour. Toi l’amoureuse de Thésée, toi l’Ariane aux mille fils, tu t’es promise à Dionysos le temps d’un rituel. Va. Je suis le fleuve intranquille de l’écriture. Je demeure, paisible, en cette intranquillité. J’ai alors délaissé le héros pour le dieu et lui ai répété : « À mon contact tous les héros doivent périr, c’est là mon dernier amour pour Thésée : je le fais périr [6]. »

 

[1]. Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir, Paris, Flammarion, 1997, p. 161.

[2]. Pilote the Hot, Dieu est Mort, poème enregistré par Skype, de Paris à Québec, en octobre 2011.

[3]. Platon, Le Phèdre, suivi de « La Pharmacie de Platon » de Jacques Derrida, Paris, Garnier-Flammarion, 2004.

[4]. Jacques Derrida, « La Pharmacie de Platon », op. cit, p. 292.

[5]. Claude  Lévesque,  Dissonance : Nietzsche à la limite du langage, Montréal, Hurtubise, 1988.

[6]. Camille Dumoulié, Nietzsche et Artaud. Pour une éthique de la cruauté, Paris, PUF, 1992, p. 238.




 
 
 
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