retour au sommaire


NAÏM KATTAN

Chansons favorites


 

Invité au restaurant par son ami Miodrag, devenu maire de Loznica, Zoran écoutait avec une vive émotion Tania, la chanteuse russe qui s’était installée dans cette ville depuis une quinzaine d’années. Cela faisait dix ans qu’il avait quitté Novi Sad, sa ville natale, pour s’installer à Toronto. Il y était revenu, en visite, disait-il, sans donner plus de précisions. Qui voulait-il revoir? Des cousins qu’il fréquentait très peu avant de partir? Des amis et tant de connaissances! Ingénieur, il enseignait alors les mathématiques dans un collège et se mêlait très peu à la politique. Autour de lui, on savait qu’il était hostile au régime, même s’il n’allait pas loin dans l’expression de ses sentiments. Quelques années auparavant, il occupait un poste de conseiller technique au ministère de l’Industrie quand il fut brutalement limogé. Il apprit plus tard qu’il avait été dénoncé par Jovan, un collègue qu’il croyait être un ami, auprès duquel il s’était épanché un soir à la fin d’un dîner bien arrosé. Il mit des mois avant de trouver un poste d’instituteur. Il n’avait jamais confronté Jovan, l’évitait soigneusement, quittant abruptement le restaurant ou le café dès qu’il l’apercevait à l’entrée. À quoi bon? De plus, cela ne ferait que rendre encore plus précaire une existence menacée par toute parole indiscrète, toute confidence de sentiments hostiles au régime.

Après la mort du grand chef, les changements d’allégeances politiques étaient aussi nombreux qu’inattendus. Les gardiens de la doctrine déboulonnée en devenaient des dénonciateurs acharnés. Un jour, à l’école, il reçut la visite d’un agent de la Sûreté qui l’interrogea d’abord sur son travail, sa carrière, puis, comme, par incidence, sur Jovan. Il répondit candidement, sans hésiter, répétant ce que tout le monde savait : Jovan était un militant de l’ancien régime et ne supportait pas la dissidence qui, dans son esprit, équivalait à une trahison. Ce fut alors au tour de Jovan de perdre son poste au ministère et d’être obligé, après des mois de chômage, de se contenter d’un travail de comptable dans un hôtel.

Il l’aperçut à l’autre bout du restaurant, près de la porte : Jovan était attablé avec une femme de son âge, qui devait être sa nouvelle épouse. Zoran ne le reconnut pas tout de suite. Il n’avait pourtant pas beaucoup changé. Toujours chauve, corpulent, avec les mêmes épaisses lunettes d’écailles. Sans être élégant, il était soigneusement habillé. Quand leurs regards se croisèrent, Jovan immobilisa sa tête et adressa un sourire à Zoran. Celui-ci répondit quasi automatiquement. Ils ne s’étaient jamais réellement fréquentés et Zoran ne s’était rendu chez son collègue qu’une seule fois, à l’occasion de son anniversaire.

Se tenant devant le piano, Tania commença son tour de chant. Zoran fut tellement frappé par son éclat qu’il se plaça, intérieurement, à distance, redoutant une sentimentalité à fleur de peau et une nostalgie qui fausserait son lien avec le passé et son rapport avec le présent. Il l’écoutait, cherchant à se convaincre qu’il n’était qu’à table dans un restaurant. Rien de particulier. Blonde, le visage rond, de taille moyenne, une femme parmi d’autres. La voix s’élevait, le transportait ailleurs. Des chants serbes traditionnels qu’il n’affectionnait pas particulièrement, mais qui, par-delà la distance, le ramenaient à un pays devenu autre, à son enfance, à un autre lui-même, éloigné, qui resurgissait quasi violemment, comme dans une nouvelle naissance. Il n’allait pas se renier. Le regard de Tania, d’abord fixe, devint chatoyant, comme dans un lointain horizon, perdu et retrouvé. Le chant terminé, elle sourit, saluée par des applaudissements d’acclamation et de gratitude, son visage rayonnait de plaisir, d’un bonheur partagé. Étant étrangère à ces chants, cela lui donnait une liberté de les assimiler, de les intégrer à sa voix, d’en faire le choix, de les élire.

Zoran se leva, se dirigea vers les toilettes et, s’arrêtant en face d’elle, lui exprima son enthousiasme et lui demanda de chanter Les nuits de Moscou en russe. Était-ce pour éviter le piège de la nostalgie qui l’entraînerait au regret et au souvenir de la douleur ou bien tenterait-il de vérifier la puissance de cette voix qui l’attirait par des fils invisibles qui deviendraient facilement des chaînes s’il n’y prenait garde? Il ne voulait ni oblitérer le passé ni en devenir prisonnier. Il se demanda ensuite si, inconsciemment, il ne cherchait pas à offrir en cadeau à Jovan, cette chanson populaire qu’il l’entendait souvent murmurer. Sa chanson préférée, disait-il. Zoran l’aimait aussi, mais sa chanson préférée était également russe : Les yeux noirs. Il résistait à l’émotion qui révélerait sa fragilité à Miodrag. Une démarche vaine. Une route sans issue. Il vivait désormais dans un autre monde et cette chanson russe appartenait à un autre territoire, un monde étranger.

Tania se laissait pénétrer par sa propre voix avant de l’offrir. Elle vivait les mots dont la banalité disparaissait dans sa bouche, donnant le sentiment d’une constante invention. Son sourire se transformait en une ébauche d’appel. Tenant en bride sa propre voix, elle ne tentait ni de séduire ni d’émouvoir, comme si elle craignait de se trahir.

Le public réagissait avec un égal enthousiasme. Les modulations connues, reconnues, cédaient la place à l’éblouissement d’une mélodie, encore plus proche parce qu’étrangère.

Zoran vit Jovan se lever, aller vers Tania, balbutiant sans doute son émoi; ne devinait-il pas que c’était un message, un appel de Zoran, pour que le passé, par son évocation, soit vaincu? Non pas oublié mais accepté, assumé. Jovan allait peut-être traverser la salle pour venir le rejoindre à sa table. Non. Il sortit des toilettes et regagna son siège sans tourner la tête vers son ancien ami. Ami? Oui, probablement, en dépit de tout. À peine les applaudissements calmés, Tania entonna Les yeux noirs. Alors, Zoran perdit pied. Les larmes sillonnèrent ses joues. Il avait retrouvé le coin secret, son coin à lui et cette femme, absente à elle-même, l’y conduisait. C’était ainsi. Il n’avait ni honte ni retenue. Miodrag lui serra la main. Signe de reconnaissance, le retour s’étant accompli sans embarras et sans déchirement, tout naturellement comme si cette voix qui surgissait du cœur d’un espace lointain, qui était pourtant le sien, montait du fond des âges, là où le temps s’arrêtait. Ainsi Jovan avait bien compris, reçu le message, et il le lui retournait. Lui rendant son don par un don de reconnaissance. Ils n’allaient pas enterrer le passé douloureux, pénible, mais l’un et l’autre profitaient d’une occasion rare pour en faire revivre des moments privilégiés, lorsque le bonheur semblait possible.

Distrait, Zoran répondait courtoisement aux questions de Miodrag. Il était ailleurs et son hôte attribuait sa distraction à l’effet du retour. Il comblait le silence par l’éloge de sa ville, les succès futurs du spa, la beauté de la chanteuse. Celle-ci reprit ses mélodies serbes que Miodrag et Zoran murmuraient en se répondant l’un à l’autre dans une recherche de complicité. Or, celle-ci n’était pas facile car, ayant vécu dans des univers différents, leur enfance ne les rapprochait pas. Ils se taisaient, souriaient en silence avant que Miodrag ne reprenne son discours. Levant la tête, Zoran regardait la table de Jovan qui mangeait et buvait sans quitter sa compagne des yeux.




 
 
 
2017 © revue littéraire Les écrits design : les crédits