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HÉLÈNE CIXOUS

Sauver la catastrophe


 

Pour mon bien vivant ami Naïm

Sauver la catastrophe,
je n’aurai finalement jamais voulu que ça:
     
le jeudi 12 février 1948, jour ourlé de plates-bandes violettes, jour violet éventé tout en fleurs et en mimosas je n’étais pas là, elle m’a enjambée en hurlant son déluge et ses raz-de-marée, le sang coula des lèvres de mon père, moi je n’étais qu’un lapin ou un lièvre dans les sainfoins, ensuite plus rien. Dès le lendemain le vendredi 13 février 1948 l’écriture est arrivée avec ses fils et ses aiguilles, non pas pour recoudre la plaie, mais pour la rebroder, le sang et le lait coulaient encore, mon frère le chien sanglotait à la lune, je note chaque note de larmes et chaque râle dans mon cahier. Dans la fin commence l’après avant, l’âpre écriture l’aprécriture, l’après-cri. Le laitcriture c’est ça, le mélange de bile et de lait, sur la langue l’encre des violettes ne sèche jamais. J’ai peint toute ma vie la même scène et le même tableau sous toutes ses peintures, la mort et donc l’assassinat de mon père, et par conséquence l’abîmement du sol de la terre, le remplacement du monde par le gouffre, l’enlèvement de ma mère, les hurlements ininterrompus de mon frère le chien.
       Entre l’écrit et la catastrophe il n’existe même pas un pas, le rapport est si étroit entre les fleurs et les bagnards de Genet qu’on ne le voit même pas, il n’existe pas, il les insiste, il les confond, fond, font, fonce
       Sauver la catastrophe je n’aurai jamais voulu que ça.

~

Nous avons envie d’écrire la catastrophe
Je n’ai jamais fait qu’écrire près de la catastrophe après la catastrophe
Je suis une envoyée de la catastrophe
Je suis née de la catastrophe et pour la catastrophe
Je dois d’écrire à la mort brutale de mon père. J’écris à la Mort : Mort je m’attends à toi
Je suis toujours à deux doigts de la catastrophe, d’écrire la catastrophe. Il y a deux doigts entre Catastrophe et moi. Je dois ce que je ne dois pas.

      J’écris l’avant moi, l’après moi je m’évanouis. On ne peut pas écrire vivante.

      Je ne peux pas. Écrire la catastrophe, je ne pense qu’à ça, à écrire ce que je ne peux pas écrire, ce que je veux écrire c’est ce que je ne peux pas écrire, dès que je ne peux pas je veux, veux et peux c’est peu de dire que c’est un combat, c’est une tornade intérieure, c’est une catastrophe.

~

J’écris ta catastrophe. J’écris votre catastrophe.

       Je rêve d’écrire mes catastrophes
       En deuil de mes catastrophes, je taille dans le mur des catastrophes les lamentations de toutes les catastrophes l’une après l’autre, je hisse ma paralysie de marche en marche aiguillonnée par l’espoir désespéré désespérant de parvenir un jour en vue du livre que je n’écris pas. Je l’écrirai, dès que cette vie qui m’interdit de bien mourir touchera à sa fin.

~

« Comment ne pas parler », disais-tu.
Comment ne pas écrire, c’est-à-dire non pas ne pas écrire du tout mais comment nepasécrire, comment nécrire? Vrai, il faut. Trouver la nécriture.
— J’ai  écrit (puis dit) « disais-tu », vous l’avez remarqué. J’ai hésité un moment devant le néant où séjourne J.D., ce petit pan de papier blanc.  Allais-je écrire « disait-il »?  ou « disais-tu »? Si j’écris disait-il me disais-je je te tue, je me tue, je nous tue, nous sommes tus. Je contresigne l’arrêt de mort. Si j’écris : « disais-tu » j’en appelle à ta mort, à toi mort, je me frappe de ta mort.

~

Sophocle cherchait
       Ce n’est pas Œdipe qui a écrit la catastrophe tous les témoins se sont excusés l’un après l’autre. Finalement c’est le Serviteur qui a rapporté longuement et en détail la plus malheureuse des malheureuses histoires
       Comme je vous le disais « écrire c’est oser dire qu’on a tué la mère », avoir la bouche zélée d’un serviteur

       J’ai voulu aérer la chambre du crime se dit Proust dans un souffle
       Attiser le crime au souffle de l’écriture
       Non, il n’y a pas de mal banal.

       Hugo n’a cessé de parler de la mort, dit-il, mais avec le détachement d’un gros mangeur et d’un grand jouisseur. Peut-être faut-il contenir la mort en soi, être menacé d’aphasie comme Baudelaire, comme Proust, pour avoir cette lucidité dans la souffrance véritable, ces accents religieux dans les pièces sataniques.

~

Hier, à l’instant où j’allais écrire la Catastrophe, ma mère a tapé avec sa canne,
attends un instant ai-je crié, l’instant d’écrire la catastrophe
ma mère a tapé, la canne de cent ans porte des coups de tonnerre
Je voyais la Catastrophe,
J’ai vu la catastrophe
La Catastrophe était allongée sur le dos, le corps rajeuni par l’immortalité, le visage déjà distrait.
Il a coulé un regard entre les paupières
Je voulais lire
J’ai voulu lire son regard, le dernier regard, c’était le dernier regard, vous comprenez, celui qui dure l’instant, le dernier
Voir le dernier regard c’est voir le visage de sa mort, c’est voir la mort encore en vie, vous m’entendez
J’ai voulu boire de mes yeux le tout dernier regard
ma mère tapait tapait fort, de plus en plus fort
Elle a jeté le poids de ses cent ans contre mon front
J’ai lâché le dernier regard des yeux, j’ai couru à ma mère je lui ai donné le bras, ma mère a miaulé, j’avais baissé les paupières je voulais m’accrocher aux paupières retenir le dernier regard
ma mère l’a frappé d’un coup de canne
J’ai crié : Arrête!
Elle est sourde, elle n’entend pas
— Arrête! J’ai jeté ce cri au destin, mais le destin frappe à coups de canne sur le dernier regard comme sur le dos d’un âne.

C’est la vie. Elle revient, vous l’avez remarqué, trop tard.
La vie c’est ça. Cette façon cruelle, perverse, infantile, de revenir, trop tard, après. De revenir. Nous sommes des ressuscités ratés, des posthumes et en vain.

~

On ne meurt pas de chagrin! J’en suis la preuve effrayante. En hurlant je ressuscite. Après la fin, je m’attendais à la mort et je m’attends encore, je suis à l’arrêt, je scrute sans cesse le temps, mon regard suit les rails qui s’allongent depuis le seuil de la scène vidée, dont nous fûmes longtemps le cœur et ses battements, et qui semblent se rejoindre à l’horizon quand j’en perds la vue, il n’y a pas plus désert que ces rails, immobile j’observe le squelette du temps plat interminablement, l’événement ne vient pas. Il n’y a devant moi qu’un étirement de présent et tout est suspendu à rien. La mort est loin. Ce loin vide auquel nous sommes attachés comme un marin figé sur un arrêt de mer, c’est la vie vidée de vie, la veine tenue en léthargie que nul sursaut ne visite pas même les forces de la terreur.




 
 
 
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