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YVES BONNEFOY

Dieu dans Hamlet


 

I

Les répétitions avaient à peu près bien commencé. Mais vite des événements incompréhensibles se produisirent. D’abord le metteur en scène éprouva un grand désir inquiet d’élargir la scène. L’espace habituel ne lui suffisait plus. Dès le second jour des rencontres il voulut faire tomber une paroi qui restait d’un décor ancien sur le plateau, et dans son impatience prit un marteau, se jeta sur ces planches peintes, mais c’était solide, elles résistaient, il dut renoncer, dans une crise de larmes.

On s’étonna, mais le même désir d’accroissement de l’espace scénique gagnait les comédiens. Ils aimaient rester assez loin les uns des autres. On eut dit qu’ils voulaient laisser vide le centre du plateau. L’acteur qui jouait Polonius, un gros homme un peu boiteux, ne cessait pas d’aller et venir, comme à la recherche de failles dans une paroi invisible d’où lui viendrait l’air qui paraissait lui manquer. On l’appelait, de là-bas, il n’en revenait qu’à regret. Quant à la jeune fille qu’on avait choisie, un peu au hasard, pour être Ophélie, et qui aimait rester assise à l’écart, les yeux dans le vide, elle poussa un cri, un matin, et se mit debout, les mains tendues, et tremblantes, puis nous sembla vouloir s’enfuir — mais où? — et s’écroula quelques pas plus loin, secouée de pleurs elle aussi. De l’hystérie, allons donc, elle était toujours si calme, si attentive.

Et bientôt le metteur en scène décida qu’il fallait quitter le théâtre, et même aller loin, très loin, dans la sombre campagne de ce pays. Dans un champ, sous le vaste ciel bas de ce bout du monde, on pourrait crier quand ainsi on s’éloignerait les uns des autres, crier pour réussir à se faire entendre dans la scène à ce moment-là à l’étude. Les voix reviendraient en écho de la falaise voisine, avec des retards, elles se mêleraient, on se prendrait à aimer les harmoniques qui troubleraient dans les mots d’alors le son et même le sens.

Nous nous retrouvions au petit matin, dans ce lieu d’herbes trouées de petites pierres pointues, mauvaises pour Ophélie et Gertrude, qui trébuchaient sur leurs hauts talons. Polonius arrivait toujours un peu en retard, boitant, avec dans ses mains des choses de chez lui qu’il tenait à nous montrer, voire à mêler à l’action, les posant ici ou là, parfois les cachant dans un surcroît des broussailles. C’étaient d’humbles objets, car cet acteur était pauvre. Une fois, ce fut une longue planche, sur laquelle restaient des traces de peinture, ocre rouge. Une autre fois une assiette peinte, de fleurs et fruits étroitement enlacés. Deux vers tracés d’une main naïve y disaient que « le dieu de Cythère » aime « le mystère ». Même, un certain matin, où il y avait de l’orage, notre Polonius survint avec une petite fille, sa fille, visiblement furieuse. Il la traînait, elle résistait, et quand il en lâcha la main, elle courut tout au bout du champ, où il y avait une grosse pierre, et s’y assit, sanglotant.




 
 
 
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