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PIERRE DANCOT

Le monde enterre le monde


 

I

Les  enfances froides

 

Elle a des yeux de tombe des cheveux appauvris par le temps
Elle a un crâne coupé en deux dans le sens du vent
Elle perçoit le sang dans le moindre regard
Elle attend le métal et la chaleur d’un pas plus lent
Elle s’assied sur ses restes
Au matin un enfant frappe sa nuque
Elle se retourne s’apeure
Elle se reconnaît s’échappe se distingue
Elle plonge ses lèvres dans une liqueur inconfortable
La première pièce s’écrase
Elle sourit se lève se faufile entre ses monstres disparaît

 

Ma solitude entre tes cils et les tombes de l’enfance
Mon silence et ton rêve
Mes ongles dans la chair du choix
L’amour faufilé

 

Je repose mon cri sous tes hanches
Les montreurs d’ours capitulent
Je te grave sur les os douloureux  de l’enfance
Un autre agira entre tes doigts
Je découpe dans l’attente les ombres tuméfiées d’une femme ordinaire
Aucune trace n’a survécu à la brume criminelle de novembre
Les rêves ne dorment pas
Il ne me reste que moi pour nous traverser
Je sais tout de ce rien qui nous humilie

 

Le temps qui reste à mourir tes lèvres à enfoncer chaque doute dans tes hanches
à entrevoir les sommeils de l’enfance à polir l’impolie solitude de l’errance
Le temps qui reste acide et lancinant
Pour mieux étendre le quotidien
Avec l’espoir mystique du grand plongeon
Avec une arme pour seule aventure
Et ces lendemains qui trébuchent dans tes pas de fuite
Pour mesurer l’éclat d’une femme égarée
La proximité de la mort ne nous rend pas meilleurs

 

Il y a cette débauche folle et inconvenante de ton crâne à travers les autres
Cette solitude mille fois défendue entre tes lèvres pour égarer mes tentatives d’être
Il y a cette eau croupie entre tes cheveux
Ce corps que l’ignorance gave d’autres corps
Il y a cette parole d’enfant retrouvée à même le sol piétinée par l’excellence et les certitudes du dedans
Il y a contre toute attente dans certaines brumes estivales
Les formes haletantes d’une femme à naître entre mes pas.

 

Une femme préhistorique tisse nos visages
Le vent coagule le sang affamé
Les enfants cicatrisent dans mon ventre
Le monde enterre le monde
Les voix reviennent lentement
Mon crâne aspire les dernières chairs abusées
Un autre que moi agira avec l’évidence du rêve Nos lèvres ne tiennent à rien

 

Nous soutenons l’impossible jour après jour dans l’indifférence des solitudes à venir
Nous consommons  les corps et les crânes
Nous affamons les mélancolies de l’enfance
La mémoire suinte nos femmes infidèles
Nous arpentons sans trop y croire la constance et l’ennui

 

Tes mains se servent dans le vent
Tu maquilles tes derniers pas
Tu saignes des couteaux de boucher
La lune s’impatiente
Je gratte la brume sur ta nuque
La nuit avale tes restes

 

Une forme de l’enfance dans un matin calciné
Un reste de temps à greffer dans ton départ
Quelques hésitations à perforer dans tes yeux sans décompte ni souffrance
Quelques pointes sous les dents du silence pour masquer la violence de l’ennui
Et malgré tes cheveux sous ma langue je te parle avec l’avenir d’un autre

 

Avec ce vent de fuite
Ce pas lacéré sous ma station debout
Cette pluie comme un deuil
Et ce regard forcé qui enterre toute ma vie
Malgré tout l’amour d’une poupée louée
Malgré ce crâne prêt à tout pour cicatriser jusqu’à tes hanches
Malgré les pompes funèbres et les épaules polies
Avec ce vent qui redouble de douleur
Et ce visage d’autres visages malgré le sang dans ma gorge quand ton ombre me détournera
Avec cet ennui qui découpe malgré la douceur de tes cendres




 
 
 
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