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JEAN LAROSE

Nuit d'hiver


 

Un soir, dans la neige, après mon travail à la radio. Mon père était mort depuis quelques semaines et le monde m’arrivait toujours dans un ralenti de perception comme après l’explosion d’une bombe. À peine si j’avais pu animer l’émission, de très loin, depuis l’autre bord. Écouter m’épuisait, chaque phrase faisant écho à une autre, essentielle, qui m’échappait, c’était de la nécromancie et je n’étais pas initié. Par chance, ce soir-là, Claude Lévesque était de mes invités au micro. Sentant mon inaptitude, il m’avait insensiblement remplacé et dirigea si bien la discussion — qui devait porter sur Spectres de Marx mais qui tourna, il me semble, en une conjuration du spectre du Pape hantant la fin du communisme — que j’ai pu passer à travers sans qu’on s’aperçût de mon absence.

Enfin dehors, j’étais content de me retrouver en pleine tempête de neige. J’allais me rendre à pied chez un ami, longuement, par la ville bouleversée dont je redécouvrais l’autre paysage, familier pourtant, mais étrange à nouveau chaque hiver, comme les rêves qu’on refait depuis l’enfance mais qui trompent toujours. Pendant la petite heure que j’étais resté en studio, le vent avait tellement grossi que la neige ne tombait plus, elle passait, venant de partout et revolant en rafales qui prenaient sous les lampadaires rudement secoués une densité de gruau torrentiel. Aux carrefours, les feux d’une circulation disparue clignotaient dans le vide, neige orange, neige rouge, neige verte, pour personne, pour les morts, pour moi qui traversais le premier ce pays vierge vieux comme le monde où il fallait, traînant les pieds sous l’épaisseur, labourer pas à pas son chemin pionnier. Dans une ruelle à l’abri du vent, entre de hauts murs noirs, la neige s’effritait dans un rayon, verticale, lente, innombrable. Je ne pouvais me rendre à la beauté de cette apparition, mon chagrin revenait, crissement doux de bâtiment qui sombre. Des glaçons meurtriers saillaient des balcons antagonistes, au débouché des gouttières. L’événement de la mort n’avait pas en moi un témoin, je n’en étais que la pâte filiale. Toute poésie me faisait de la peine jusqu’aux os. Chaque pointe enfoncée par méchanceté semblait me dire : devine de quoi je suis la leçon! J’étais tendu à l’écoute de cette ponctuation. Pourtant, ce n’était pas à moi que cela arrivait, mais à un autre — qu’il fallait devenir.

Papa se taisait, tombeau vide, lettre morte, voix perdue du vent dans les ruines. Il ne commandait rien, depuis les sombres bords, il ne me guidait d’aucun conseil. C’était un mort perdu, et c’était à moi de le guider, ou il n’allait pas s’en sortir. Son mutisme valait une seconde mort, doublement douloureuse qu’il fût mort et que sa mort dût rester sans voix pour son fils. Je n’avais pas la voix pour chanter son passage dans l’autre monde… Je n’étais pas meilleur médium pour le silence de mon mort que pour les propos de mes amis sur les ondes de la radio.

J’aperçus dans une vitrine l’affiche que Radio-Canada avait distribuée partout en ville, pour faire la promotion de sa chaîne culturelle : un saltimbanque asexué, en collant polychrome à la Signorelli (ou surréaliste selon Photoshop), jonglait avec une flûte, un vieux tome, une palette d’artiste, un masque comique… Autour de ces symboles de « la culture pour toi », gravitaient des noms de morts-vivants : « Freud envoûtant », « Derrida déroutant », « Borduas borderline », « Baudelaire en beau maudit », « Beethoven intense », « Ducharme charmeur utile », « Xenakis frénétique »… Allons! La dérision avec laquelle ses bourreaux accoutrent Jésus des emblèmes de sa royauté n’empêche pas qu’elle rayonne de dessous les crachats vers la misère du monde.

Depuis l’enterrement, la normalité du monde m’effarait. Je ne craignais pas de mourir, mais d’être arrêté pour un crime que j’ignorais. Ma relégation de l’autre bord était un indice. Radio-Canada allait bientôt me congédier, comme tant de collègues, au nom de la révolution numérique, et pour la même raison qui nous avait fait embaucher autrefois, que nous étions lettrés, comme on disait à présent par dérision. Mais depuis la mort de papa je prenais mon congédiement pour une condamnation par des puissances ténébreuses that scared the living daylight out of me. Ouhhh! J’éclatai de rire dans la neige, the living daylight, quelle beauté, je comprenais tout! soudain au chaud dans la tempête comme dans un nid bien enveloppant... Je montais, j’étais enlevé dans les tourbillons et les sautes de vent, mon cœur, la joie, la mort, mais la nuit tourne, l’âme trahit, on me passe les fers, et je vois dans les légions spectrales de la neige mille faces fluides de larves mortes- vivantes, atrocement vieilles et pourtant pas encore nées, qui aboient contre moi depuis l’avenir. Je ne sais si les temps avaient changé alors, au point qu’on pût déjà dire (comme c’est devenu clair à présent) que le sens de l’écoulement du temps s’était inversé. Seulement, cette Loi tombée du futur me reprochait quelque chose d’impardonnable, comme d’être né dans une langue morte, quelque chose comme un péché originel nouveau, et plus injuste encore que celui de la Genèse, puisque c’était à moi d’en découvrir la teneur, avec mon chagrin d’avoir perdu papa.

Sans doute, je voyais bien que je m’étais toujours fait une fausse idée du monde, des femmes, de la littérature… Et quel ravivement, de comprendre enfin que je n’avais écrit jusque-là que des choses superficielles! Comme je l’avais conçue de travers, la région de l’attrait, d’où ça me commandait d’écrire! Il avait fallu que j’enterre mon père pour me trouver déterré. Mais voilà que la mort tout à coup m’était enlevée. Une autorité dont la direction de la société d’État n’était que le prête-nom m’avait convaincu d’endurcissement dans l’erreur. Et contre cela, papa mort ne me fournissait en renfort que mon hystérie retrouvée de petit enfant, quand je tremblais au fond d’un placard, le soir d’Halloween, parce que les masques allaient venir, ils sonnaient à la porte, ils arrivaient… J’avais grandi, je m’étais construit contre cette terreur, papa mort me la rendait, et c’était étrangement comme si avec la terreur j’avais retrouvé la raison… Enfin, j’avais peur. Ouhhh! comme j’ai peur! Allons chez Roger, allons rire de peur chez mon plus vieil et plus fol ami. L’ordre d’écrire, quand il m’arrivera, quand j’aurai compris la sanction, quand j’aurai déchiffré avec mon chagrin le libellé du commandement, donnera certainement à mon travail une vérité nouvelle, une vérité de naissance. J’étais tout perdu. Allons chez Roger.

Les signes abondaient. Une souffleuse et son cortège parallèle de poids lourds arasaient méthodiquement la Côte-des-Neiges. La machine grognait sous l’effort comme un bœuf au sillon, hâlant ferme derrière elle le boulevard aplani dans les règles. Mais au carrefour, l’avenue des Pins était un chemin de campagne de mon enfance. Les habitations féeriques de ces hauteurs patriciennes s’enfonçaient mollement dans la neige des jardins. Ce pays dormait, au bord de quelque chose… Lentement, la souffleuse s’éloigna. Sa cheminée crachait un panache de poudreuse dont la colonne lumineuse invitait à la suivre dans la perspective redressée.

J’étais devant chez Roger. Son valet (secrétaire, amant) me fit entrer, sans s’étonner (Roger ne dormait jamais). Il prit mon manteau pour le mettre dans la penderie qui était tellement bourrée de cadres jusqu’au fond, qu’il fallut pousser pour faire de la place. Un désordre de livres encombrait le vestibule. D’ailleurs tout l’appartement semblait un entrepôt de vieux volumes, de tableaux, de dossiers empilés sur les meubles. J’en aperçus encore dans le salon, de ces échafaudages bancals, éclairés par les petites ampoules d’une vitrine que je connaissais bien, pour avoir souvent admiré ses collections de pierres taillées amérindiennes, de fioles antiques en verre irisé, de statuettes égyptiennes plantées là depuis toujours, parmi l’accroupissement des lampes du deuxième siècle où se voyait encore la suie, où se sentait presque le suint de la flamme qui avait éclairé la nuit persécutée des catacombes.

Comme je m’éloignais dans le couloir, les cavales du tapis de Mongolie se soulevèrent de la soie bleu pétrole pour me saluer, en vieilles connaissances, depuis les années lointaines où je m’étais vautré sur elles avec les chats de Roger, au pied de la commode Empire et de sa précieuse pendule. Les chats m’aimaient et j’étais si absolument jeune en ce temps-là que le tic-tac de la vieille pendule n’égrenait pas des secondes de temps présent mais racontait à mon gré l’ancien temps d’un siècle luxueux comme les chats. Le soir, des invités apparaissaient dans les fauteuils, écrivains, peintres, compositeurs, journalistes, politiciens, qui flairaient en moi un admirateur désireux d’être initié au mystère de leur supériorité. J’écoutais. J’apprenais de ces hommes avantageux que le tapis était de Mongolie, la pendule, la commode et les fauteuils, Empire, que dans le secrétaire en loupe un compartiment secret dont Roger faisait jouer le mécanisme contenait une lettre fameuse de Papineau à sa femme, des tissus coptes à palmiers du Paradis, une intaille alexandrine montée en cabochon aux temps mérovingiens, un morceau de la Vraie Croix avec du sable de Terre Sainte…

Les amis de Roger se moquaient aigrement de ses saintes reliques. Plusieurs de ces hommes en vue avaient été prêtres, ou séminaristes, et n’étaient venus à la littérature ou à la politique, qu’une fois libérés du catholicisme. L’histoire de cette déliaison, si féconde en œuvres, reste à faire chez nous. Mais le sujet fâche, et il fâchait déjà. Que s’était-il passé? J’étais curieux de savoir. Mon impertinence était grande, j’insistais, mais j’ai bien senti, les quelques fois où je m’y suis risqué, que je déplaisais en demandant s’il y avait des traces de la première vocation dans les livres d’un écrivain québécois qui avait porté la soutane. L’homme se contractait, comme si je venais de lui rappeler devant le monde qu’il avait fait de la prison. Il n’y avait pas d’avant. J’étais trop jeune pour comprendre. De la soutane, dans les livres nouveaux qui faisaient à la nation une littérature en ébullition, non, il ne restait rien, au contraire... pas de retaille d’hostie, pas d’eau bénite! Et ça riait fort tout d’un coup, dans le salon parfumé, et moi aussi, lâchement, avec tout le monde, contre Roger.

Car Roger, qui avait lui aussi renoncé au sacerdoce, était hanté par cette rupture. Défroquer, à la différence des autres, lui était arrivé comme un désastre, le dévoiement de sa vie, quand on l’avait chassé du monastère où il était novice, parce qu’il avait confessé qu’il aimait un garçon. Rentré malgré lui dans le monde, ce défroqué riche avait fait ses collections avec une frénésie désenchantée qui semblait adresser à sa vie monacale ratée la grimace même de l’art moderne, où la nouveauté continuelle des difformités semble une compensation maniaque des désastres de l’histoire. Et c’était avec une religiosité d’enfant de chœur (ou de suceux de balustre, comme on disait dans son dos), que Roger mêlait dans ses vitrines, à des œuvres dignes d’un musée, les médailles miraculeuses, les chromos affreusement quétaines de Dominique Savio et de Maria Goretti. Un komboloï à grains d’ambre, censé dater du schisme d’Orient, serpentait dans une patène d’agate contre un chapelet désolant de Sainte-Anne-de-Beaupré. Surtout, dans la bibliothèque, c’était au milieu de mauvaises photographies de fresques parmi les plus atroces qu’il avait vues à Santo Stefano Rotondo — images sans art de martyrs écorchés, brûlés, ébouillantés, hachés menu — qu’éclatait un magnifique Innocent X de Francis Bacon. Ce tableau moderne scandalisait moins ses amis que les fresques jésuites, mais les irritait quand même parce qu’ils n’étaient pas sûrs que le portrait fût sarcastique. Et en effet, pour Roger, le pape de Bacon était plus qu’une œuvre d’art, une image religieuse. Dans sa sedia gestatoria, le souverain pontife ne semblait-il pas assis sur des charbons ardents et souffrant des tourments bien mieux mérités que la joie sans spasme de la vierge fade à qui, sur l’image d’à côté, un bourreau exemplaire tranchait froidement les seins? Pour Roger, son Bacon n’était pas un tableau, mais une vision, et d’autant plus vraie qu’elle n’était pas réaliste, de l’homosexualité souffrante du peintre lui-même. Ses amis avaient trouvé leur voie, c’étaient des hommes sains, qui croyaient en eux-mêmes, alors que Roger croyait encore douloureusement en Dieu et en l’Église catholique romaine. Il avait voulu son Bacon parce qu’il le prenait au sérieux. Il y trouvait le cauchemar de son propre destin, croyant rejeté par une communauté religieuse vers celle des invertis. Peut-être Roger collectionnait-il les garçons aussi par chagrin. Les camarades que j’emmenais chez lui n’étaient pas toujours sensibles à l’ancienneté vertigineuse du masque égyptien, de la tapisserie des Gobelins, des Saintes Femmes baroques en bois doré, à la rareté spéciale de l’Ozias Leduc et du Théophile Hamel, mais le prestige de l’art opérait encore à cette époque sur les plus frustes, et ces garçons (peut-être avec l’idée de le voler) restaient volontiers chez Roger après moi, à s’y déformer, à le maltraiter, à tout lui refuser.




 
 
 
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