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JEAN-PHILIPPE BERGERON

Je concentre toute ma mécanique


 

Les hommes s’intéressent principalement aux objets
qui ne sont pas très éloignés dans l’espace et dans le temps.

David Hume

Je fais rouler ma tête dans la théorie des grands nombres : je perçois du corps les ensembles infinis.

Je hache mes branches, essouche ma gorge. Deux de mes trois dimensions suffisent à tresser mon image et ma hantise.

Parmi les plastiques et les métaux lourds, j’arrive à tendre la main à mon hologramme.

Je fais enfler l’or pur, sous mes paupières des mondes sévissent.

Je suis entièrement fait de marges, elles me ramifient.

Trop de grilles, et tous les effacements me somment, je lève une à une les figures d’un baptême guttural, je les écale – je suis livré aux visages familiers.

Avec ma tête faite d’eau, je prends aux objets leur statut d’objet :  corde, rate, foie, troncs du souffle.

Je donne vie à des animaux perclus de décimales. Je fais luire sur un crâne des stupeurs.

~

Je deviens très compact, affamé de roches. Puis frappé au moment des photons.

Toutes les propriétés de la lumière me traversent, je me différencie à peine d’un autre objet.

Je me comporte avec noirceur. Quelque chose d’infiniment triste et soudain l’euphorie. Je suis une quantité physique.

Dans tous les pays on laisse la mort gagner du terrain. Des vivants gisent.

Mon visage est maintenu à distance d’ombre de tout.

L’endroit, la plage d’un infime empire. Du demi-sommeil je fais luire les monstres.

Je suis régi par des lois qui se tordent très profondément.

Or des laves.

Dans toutes les parties de l’univers j’attends mon équation de mort, ma preuve. Maintenant que la vitre de l’expiration précède la bouche.

~

Je me coupe de tout, j’atteins le noyau d’un métal.

J’inspire et expire par une même morsure. Dans la gorge les derniers critères du vivant.

Le cœur, ses tentacules d’if.

Ne me reste qu’à jouer avec la notion d’extinction.

Des sentiments vrais disparaissent. Je passe d’une galaxie à l’autre, j’entasse les veines du bois dans mes côtes.

Ma trachée a valeur d’ombre.

Je vis dans un espace suffisant à la mort du soleil — je ne crée rien, j’attable l’ange à son état le plus sévère.

Des paysages existent partout dans une absence totale de visages.

~

Forêt d’êtres vivants, leurs bras, leurs troncs, le soleil —  et destinés à la chlorophylle des morts.

Dans chaque cri roule un dé de cendres.

Je renverse le principal objet de la douleur. Je me donne à des dentelles, aux roches les plus coupantes de toute une constellation. Le cœur démoli, je circule parmi les explosions. Dans un dernier effort des ruines vers la beauté.

Je plonge mon nom dans la gorge d’un rattrapé, je vois son visage à la bougie de ses lèvres. Ma ligne de ravages compte pour le sens du toucher. J’emmène loin les voix pour les découper en filets de voix.

Je fonds sur ma propre silhouette, je vois des chiens dans lesquels on insère des psaumes.

Je retrouve mes pensées détruites.

Mes divers états mentaux, ma peau de vertige. Sol et ciel s’ouvrent, je peux m’abîmer partout en eux.

Prises aux yeux, les parties sentimentales du sang.

~

J’entre et je sors de crise. Ma fourmilière.

Je vis sous les données écrasantes et inlassables d’une très grande production de données.

Une pierre — le contrôle des populations sauvages, mes gestes pour rompre avec la lumière.

Aspérité par aspérité, je tranche avec moi.

Je manipule des spécimens de rage.

Tout combat mes sévérités les plus belles.

Des robots veulent ma mort, des hommes habillés.

Je sors de l’orbite de la Terre pour faire briller des couteaux de clochards, l’horizon même.




 
 
 
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