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DOMINGO CISNEROS

La parabole


 

Peut-être, en ce moment même, mon père est-il en train de vendre ses parfums et ses lotions dans l’un des villages du Nord — avec son éternelle veste de cuir rongé datant de l’époque où il travaillait à Détroit — et de saisir ses entrailles à l’eau-de-vie faite maison dans un des tonneaux qu’il utilisait autrefois pour fabriquer du vin rouge ou du lait de poule. Il doit être en chemin, avançant d’échoppe en échoppe de son pas lent et las, marchant ainsi comme en cette fameuse nuit durant laquelle une barre d’acier lui fendit trois côtes et lui éclata le genou gauche pour avoir seulement voulu arracher cinquante pesos, là-bas, dans les plaines de Peñoles, avec leurs puanteurs de souffre et de ferraille décomposée, là où il avait fait halte au cours de son pèlerinage de Durango jusqu’aux terres du dollar, lors d’un rêve qui avait duré cinq ans et dont il s’était réveillé à Monterrey, sans épouse ni espérance. Et Isabelle, ma sœur, doit sans doute être ce matin à la caisse numéro untel d’une banque de la rue Morelos, à compter des billets de ses yeux noirs, pour ensuite les redistribuer à de souriants Monterrégiens, tout engoncés dans leurs habits de Laredo ou de San Antonio.

Monterrey : le lieu de mes premiers rêves ambitieux, qui naquirent comme un feu inquiet, étrangers à la crainte d’un futur de cendres. Les rues doivent être les mêmes, quoique peut-être plus décolorées. Le vieux et sec Cerro de La Silla continue sans doute d’imposer sa présence dramatique, de la même façon que le Cerro des Mitres, avec ses crêtes liturgiques et impassibles qui ne ressembleront plus, maintenant, je l’espère, à quelque conclave d’évêques objectant l’intromission de religions venues du Nord, de bien au-delà de Reynosa ou de Matamoros.

Et bien avant la naissance des feux compétitifs, là-bas à Monterrey, eurent lieu les époques du tourbillon, les jours de la perte du visage de Dieu, des premières ivresses. Les nuits aux petits seins entre les mains, des baisers avec salive. Les passes du samedi soir avec les putes à cinq pesos; la pornographie, le billard et la carambole, le poker et les dés. Les chutes dans l’incompréhension, les heures de convalescence. Et la nouvelle poussée de rage, fracassant d’un coup de poing américain la figure de ce fils de chienne. Éventrer ours et chevreuils dans la Sierra de Durango. Se masturber avec Martine Carole ou la Jeanne Moreau des débuts, à la galerie du Ciné Rex. Et ensuite, cracher des mégots enflammés sur le public d’en bas et sortir, dans la mêlée, en empoignant les fesses des filles — allègre, sarcastique, insatisfait, et libre sans le savoir.

Les fiancées aux cheveux noirs et lisses, et les baisers dans l’obscurité des ruelles. Et ensuite, Sabina, entre ombres, fleurs et bancs publics. Sabina et les après-midis passés à la courtiser à la sortie de l’académie de commerce. Nuits du samedi dans les parcs, et dimanches de ciné et de coca-cola. Les projets fous, les photos échangées, les mèches de cheveux, les poèmes dans le cahier d’écolier. Les premiers attouchements interdits, le repentir scellé par un tendre baiser, et les promesses mystiques de ne plus nous aventurer dans les angoisses de nos corps. La période de continence puis la nouvelle chute, chute chaque fois plus profonde, plus proche du centre de nous-mêmes.

Époques de la prépa au collège Civil et des billards Nuevo Leon. Les parties de football américain, les manifestations, Elvis Presley et James Dean. Les autobus incendiés et les étés de Carta Blanca ou de Bacardi dans les fêtes, bagarres ou sérénades. Le vol de livres qu’on revendait ensuite au quart du prix, dans la rue Juarez. Les fèves aux patates du casse-croûte Acapulco, et la bière de racine à la pharmacie Benavides. Les cinés Enchantement, Elizondo, Araceli ou Réforme. Salon Moctezuma, le Coin bohème ou Les Compères. Adolescence de lutte à l’arme blanche et aux chaînes, de crachats à droite comme à gauche. Jours de jeunesse brûlés à la hâte entre fumées, alcools et sourires méprisants. Nuits de l’inconscience, de l’instinct libéré en éclats de rire, sans faux-pas. Nuits chaudes du brame du sexe, de rêves de corps dénudés à plaisir et à portée de main. Nuits de Monterrey vagabondant dans la rue Zaragoza, la sueur perlant au front et les poches vides, même de cigarettes, à l’affût d’innocents noctambules ou de touristes à harceler.

Monterrey, lézard brûlé au soleil, halètement de soufflets et de chaudières. Bête perpétuelle du désert, yeux de feu et pets de carbone. Sueur sulfurique, peau de peaux calcinées, papillon d’aluminium et de zinc. Nuage tombé sur une plaine de sel, fétus galvanisé, cri sans eau.

Mais maintenant, des années plus tard, il se trouvait à Mexico, dans l’appartement de Mixcoac, où lui parvenaient les jours comme les vagues d’une mer éternellement paisible. Quand n’existait pas le fracas du questionnement sur le va-et-vient interminable, quand tout était un ressac, un flottement entre des éléments qui paraissaient ne pas vouloir l’accueillir, comme s’il espérait que, d’un quelconque recoin du temps, arrive une vague blanche qui, enfin, le déposerait en lui-même. Ou que les racines des eaux le soulèvent, angoisse en dedans, jusqu’à l’exacte enceinte de l’abandon total. Il errait de chambre en chambre, avec ses yeux rouges de noctambule, comme les marins de la haute mer au printemps, contemplant un panorama humide, mais sec de réponses. Ou bien, il abandonnait son recoin avec le dégoût du condamné à la solitude perpétuelle — comme quelqu’un qui, déjà, ne peut plus prétendre épuiser une nouvelle, distincte existence.

Un rêve vert — semblable en quelque sorte à celui du père — l’avait conduit à une angoisse sans nom; à une paresse qui l’avait mené à se taire même devant des agressions, à fermer les portes, à ne pas sortir dans le monde par le conduit de ses rues; à demeurer enfermé jour et nuit, sentant que dehors tout était sale, pourri, corrompu. Il y avait aussi les rares jours où c’était la belle vie. Paris pourrait être une fête et ailleurs il pourrait y avoir des nobles et des gens courtois — mais son rire, sa voix et ses cris n’étaient pas de ceux-là. Les siens avaient la fatalité d’autres siècles, la grimace de la pierre et de la mort, de la glaise et du vent.

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Oh mon Grand Esprit, Premier Initié. Que dois-je faire pour que la Nature perdure? Que dois-je faire pour sensibiliser l’indifférent? Donne-moi la force nécessaire. Donne-moi la santé intérieure et extérieure — car terrible est la bataille.

Ce fils de tes eaux te demande de l’imagination pour semer des chemins. Donne-moi les ossements de la nuit, l’hiver de l’enfer. Prête-moi tes mains, ton cœur d’yeux, tes créatures avortées pour te célébrer. Donne-moi quelques-unes de tes forces. Parle-moi de tes mystères, de tes rires et migraines. Illumine-moi. Donne-moi le miroir qui fait resplendir les choses, qui brise les réalités, l’image de la plus puissante force. Je te demande la permission de te nommer, la permission de faire ce que je veux. Seigneur le plus fort, viens avec moi sur ce sentier.  Ne m’abandonne  jamais.  Reste toujours à portée de main. Accorde-moi imagination, volonté, conseil et assistance. Je réclame l’accès au chemin permanent. Je demande un aller-retour à la réalité où demeure l’impossible. Je le demande maintenant, ici. J’offre des brames de chèvres, des morves de serpent. Et que la pierre tourne.

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La journée avait commencé comme n’importe quelle autre. Sabina et Daniel étaient sortis de bonne heure, et je m’étais réveillé à même le sol de la chambre sale et en désordre. J’étais seul. Je m’assis face à la porte qui servait d’écritoire, tachée de boissons et de cendres. La fenêtre donnait sur un terrain vague, où l’on voyait une voiture abandonnée ornée d’une tourterelle, et un divan éventré par des orties et des lézards.

Mais la chose se présenta soudainement. Je trouvai le couteau et retournai le tapis, de couleur café, en quête de documents. Je pris la carte verte pour passer aux États-Unis, le carnet du service militaire et une copie de l’acte de naissance. J’écrivis un mot à Sabina, puis me souvins que je n’avais pas d’argent. Je pris cent des pesos destinés au loyer, et un cahier d’écolier à petits carreaux.

En descendant l’escalier métallique peint en noir, où si souvent j’ai trébuché, je me demandai quelle serait la première chose dont je me souviendrais en décrivant le moment de mon départ. Ou quel avait été le dernier geste de mon fils, la parole finale prononcée par Sabina. Je méditais ainsi en descendant l’escalier lorsque je me rendis compte que je n’emportais ni caleçons ni chaussettes. Bah! me dis-je, plus au sud, c’est inutile. J’ouvris le portail et sortis dans la rue pavée. Je passai devant l’épicerie de Don Hermilo, époux aigri de la femme aux cent cinquante kilos, toujours vêtue d’un puant habit café.

Je me mis à marcher sans but aucun. Je pouvais prendre un trolleybus et arriver à Tlalpan, pour ensuite continuer vers Cuernavaca. Ou m’en aller en direction d’Iztapalapa et m’aventurer jusqu’à Puebla. Et en un à-Dieu-va! j’optai pour la première destination. Je commencerais le voyage par Morelos, en descendant vers des terres chaudes, jusqu’au Pacifique.




 
 
 
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