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ÉMILE MARTEL

La dernière marche *


* Texte du discours de réception d’Émile Martel à l’Académie des lettres du Québec prononcé le 16 février 2012 à la Maison des écrivains de Montréal.

 

J’arrive devant vous petit, tout petit.

Il y a eu un moment, il y a presque quinze ans, où, en rentrant au Canada après ma dernière affectation en France, je débordais d’ambitions et je voulais plonger tout habillé dans le monde culturel québécois. J’espérais devenir quelqu’un d’ici après avoir pendant près de quarante ans vécu ailleurs qu’au Québec. Je n’étais pas moins québécois pour autant, mais je voulais me le prouver.

Je connaissais cette Académie parce que des amis à moi en étaient, parce que son prestige était reconnu mais aussi parce qu’après une douzaine d’années à faire du culturel en France, on ne peut manquer de fréquenter le Quai Conti et même de côtoyer certains académiciens français. Et forcément, audacieusement, on se compare.

J’ai vite appris, cependant, qu’on ne s’approche pas de l’Académie des lettres du Québec, qu’il faut la laisser venir à soi. C’est treize ans plus tard, mes vanités et mes aspirations du début tranquillisées par une pratique constante de l’écriture, par l’accumulation des tâches de traduction et par un engagement de tout instant dans les affaires du PEN international, que la planète de ma québécitude a terminé son orbite et Pierre Ouellet m’a demandé si j’acceptais qu’il présente ma candidature.

C’est donc lui qui m’a permis de monter cette dernière marche, et je manifeste à son égard une reconnaissance immense puisqu’il m’a lu avec une constance qui va, je crois, bien souvent au-delà de ce que j’ai cru dire et m’accorde des mérites plus élevés que je ne pense en avoir.

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Mon frère Réginald, quand vous l’avez admis parmi vous en 1998, a prononcé un discours dont la date, le 22 mai, a répété des frémissements dans ma mémoire. Et en le lisant, ce discours, je découvre ces mots, quand il évoque notre père, mort justement un 22 mai : « Nous nous sommes perdus très jeunes. Il avait cinquante-deux ans, j’en avais quinze. Quand je suis vulnérable comme un enfant, il me rejoint, la nuit, par le miracle des songes, jusqu’au noyau de ma fragilité. »

Je suis né en Abitibi, mais je n’y ai jamais vécu après l’âge de trois ans. Mon père était un fils posthume, né dans les premiers jours du vingtième siècle; devenu médecin, il a dirigé dans les années trente et quarante un programme du gouvernement du Québec au sympathique nom d’Aide aux colons. Puis il a été limogé par le duplessisme et est mort à Ottawa quand il avait cinquante-deux ans et que j’en avais dix. Je l’ai écrit souvent, je l’écris tout le temps : je ne suis jamais revenu de cette mort à laquelle j’ai assisté. Quoi que je vous dise, quelle que pirouette que j’essaie de faire, quelle que diversion que je crée, quelle que cause que je défende, dites-vous : il avait dix ans et il a vu la mort dans les yeux et il n’en est jamais revenu.

J’étais près du lit, à un angle où il est possible que j’aie été la dernière personne vue et reconnue avant qu’il ne parte. Imaginez. Cinquante-deux ans et quelques mois et finir en voyant sur le visage d’un enfant de dix ans l’incrédulité. C’est une question que je me pose. C’est une question que je me pose et que je ne peux articuler mieux que maintenant.

Chaque soir de ma vie depuis soixante ans, j’aurais pu refermer mon petit livre de bord après avoir mâchouillé mon petit crayon et écrit : il y a tant de jours, mon père est mort. Faut-il seulement se secouer de cette tranquille maladie? Faut-il donc faire ici spectacle de cette blessure? Et est-ce seulement une blessure, ou pas plutôt une morbide complaisance?

Dans trois mois et quelques jours, il y aura donc soixante ans que mon père est mort. Quelque détour que je fasse pour parler d’autre chose, c’est toujours de cela que je parle. Voilà bien une raison pour laquelle on pourrait dire que mon œuvre, pour l’appeler ainsi, est à la fois personnelle, singulière et universelle. On pourrait aussi dire du même souffle qu’elle est répétitive, obsessionnelle et lassante.

Toute ma vie, j’ai cherché et parfois trouvé des raisons et des prétextes pour parler d’autre chose. Études, voyages, carrière, déménagements, causes défendues et politiques mises de l’avant, petites batailles et moyennes défaites, succès d’estime et ambitions frustrées.




 
 
 
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