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LAURENT ROBERT

L’acide


 

Une précision

J’exerce de loin en loin le muscle d’écriture. J’écris des mots qui ne servent personne. Les enfants incurables me savent gré de mon absence d’intérêt. Je brûle un pourpoint que je n’ai pas choisi et qui se retisse à mesure qu’il disparaît.
      Je ne paie aucun tribut à la secte des insomniaques. Leurs veilles méditatives sont des Pater de roi qui valent qu’on les compisse. Leurs épures sont maudites, leurs rêves s’empèsent dans la nuit jamais noire. Quand distrait j’oublie de m’endormir, je n’embrasse pas le train en marche; je m’ébroue cacochyme et frondeur dans une mollesse qui n’oblige pas à penser.

 

L’acide

I

La palabre l’énervait plus sûrement qu’un déni d’autorité. Au royaume des urines, elle ne transigeait pas. Très tôt, elle aima les mots mais détesta leur sens. Elle se voulut précieuse, pourvoyeuse de limailles, de chardons inédits. En société elle brilla, le temps de percevoir la complaisance des adultes, leur bienveillance à tous crins. Elle obtempéra à l’excès, jusqu’à singer la singerie. On la flattait, lui caressait les cheveux, la tutoyait en caniche, bête de scène ou de cirque. Elle changea de style, ramassa la lie dans le palais des autres gosses. S’en barbouilla la bouche comme vanille et chocolat. Elle apprit le doux mot con, le beau mot foutre. S’en pourlécha. Son enthousiasme à les prononcer tomba au rythme des gifles sur la joue. La vindicte cinglait toujours plus péremptoire que les rimes. Avec l’innocence lui échappèrent les grammaires savantes et le bric-à-brac de la création. Elle se rendit à l’aboulie des fleurs, qui engourdit corps et cerveau, les plonge dans la mélasse et l’oubli. Elle se lassa de dire, et tira la langue.

 

II

Elle finissait grosse mais inconsistante. Elle prenait racine. Elle jouissait de la méconnaissance des trompe-l'œil. Ivre de son érosion, elle s’amusait d’une flaccidité menteuse et se préparait au festin des pierres.

 

III

Le monde se réduisait aux zébrures de la chaux quand le sommeil voulait vaincre, quand le dégoût ne mortifiait plus. Dans la nuit écœurante elle guettait la chaleur du bas-ventre, le réveil de l’échine. Elle toisait le défilé des verges et réfutait le désir. Pour éviter l’impair, le plaisir au tombeau, elle gardait le troupeau avec la bassesse d’un chien.

 

IV

Avec éponge et seau elle régnait aux gogues et révoquait l’enfance en doute. Aucune injonction ne l’y précédait, mais un mélange persistant de miasmes et de savon, une rigueur dans l’abandon et le négligé du charme. L’automne rougeoyait, grisaillait, s’époumonait en joies mûres et déprimes. Elle n’en avait cure mais lui préférait les cloisons sans éclipses dont elle goûtait le polissage, obstinément.

 

V

Dans le méandre terni des couloirs, elle confondait l’inquiétude et le savoir des entrailles. Elle vivait au Nord d’elle-même, dans un recoin de froideur où préserver la colère et l’amour. Elle se cachait dans sa gangue mais tenait la douleur en éveil. Elle ne cahoterait pas vers la mort sans cracher. Elle partirait heureuse et vidée de sa bile parmi les mires qui pullulaient.




 
 
 
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