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ANDRÉ MAJOR

Prendre le large
Carnets


 

Dans le calme où nous plongent non seulement la promenade mais la simple pause qu’on fait au bord du lac ou à sa fenêtre, tôt le matin, nous sentons l’objet de notre observation prendre toute la place en nous, s’incorporer littéralement à notre appareil sensoriel au point où nous ne percevons plus que sa présence en nous. Nous voilà oiseau, ou bouleau, ou nuage en train de s’effilocher sur la cime des grands pins.

L’inconvénient d’être né que Cioran n’a jamais cessé de ruminer rappelle le désenchantement de Pessoa qu’une phrase du Livre de l’intranquillité exprime si concrètement : « L’horreur de devoir vivre se leva de mon lit avec moi. » S’il m’arrive de me faire le lointain écho du contempteur franco-roumain ou du mélancolique comptable de Lisbonne, la curiosité et le goût de jouir me rendent la plupart du temps la vie légère.

En cette paisible soirée d’automne, seul et accroupi devant un feu, j’ai l’impression d’être encore l’enfant de dix ou onze ans qui avait subtilisé une pochette d’allumettes pour allumer un feu de brindilles et de branches mortes, au bord du lac, mais qui avait négligé de la refermer avant de frotter l’allumette, si bien qu’elle avait pris feu au creux de sa main. Si le souvenir de ma douleur s’est estompé, je n’ai pas oublié l’espèce de fascination qui me retenait devant les gesticulations des flammes et toute la gamme de leurs couleurs. Cela me ramène étrangement parmi mes morts auxquels il me semble ressembler un peu plus que lorsqu’ils vivaient et que je me sentais étranger au petit monde d’où rien n’aurait pu les faire sortir, exception faite de mon oncle Médéric dont j’ai parfois cru que j’aurais pu être le fils. Il a donc fallu qu’ils quittent ce monde pour que je me reconnaisse en eux, malgré ma curiosité et mon amour de la musique et des mots qui me distinguent d’eux depuis toujours et à jamais. Car, comme disait Pavese, « un homme fait consister sa valeur dans sa déviation individuelle du modèle ». Mais voilà que les flammes se sont couchées et assoupies; seul me tient au chaud leur brasillement dans la nuit parfaitement noire.

L’oreille s’habitue même au mugissement du vent, qu’on finit par confondre avec la rumeur du monde extérieur, jusqu’à ce qu’une ruade fasse mugir la cheminée et claquer le clapet de tirage. Très tôt, vers quatre heures – car on est à la veille du solstice d’hiver – le soleil a fondu dans une ultime lueur rosée, promesse réitérée d’un beau lendemain.

Deux jours de solitude parfaite – promenades en forêt, rêverie et lecture parfaitement gratuite pour une fois –, et voilà qu’est revenue la bienfaisante indifférence aux riens qui vous minent habituellement, aux chatouillements d’amour-propre ou aux frustrations courantes. Cette liberté vous a rendu à vous-même, dans votre dénuement élémentaire. Qu’importent alors les contentieux avec ceci ou ceux-là, il vous suffit tout à coup d’être accordé à la pulsation de la vie naturelle. Sous le croissant de la lune, de fins cristaux de neige brasillent sur les branches.

Au Québec, et peut-être ailleurs, on parle d’une peur bleue. Homère, lui, parle d’une peur verte. Bleue ou verte, elle est visible, laissant à ceux qui l’éprouvent une impression visuelle à la fois précise et abstraite. On pense aussi à cette terrible nuit d’Arzamas où l’éventualité de sa mort plonge Tolstoï dans ce qu’il a décrit comme « une horreur blanche, rouge et carrée ».

Un grand succès peut entraver votre marche, vous enfermer dans la répétition d’un modèle. Et vous n’êtes plus que l’artisan du déjà fait, le pastiche de vous-même. On me souffle à l’oreille que l’insuccès risque de vous clore le bec. C’est vrai, mais s’il ne vous arrête pas, l’insuccès vous pousse à aller plus loin, ou ailleurs, ou plus profondément, avec ce précieux avantage que votre liberté demeure entière, étant donné que vous ne devez rien à personne. Il y autant de victimes de la gloire que de naufragés de l’échec. Aux unes sera accordé le ridicule de la vanité, aux autres l’amertume. Il n’y a pas d’artistes heureux. On sait qu’ils ne sont pas nés pour cette chose tout juste bonne à duper les pauvres d’esprit.

On est un homme d’action quand on travaille à résoudre peu ou prou les problèmes de la vie en commun; un intellectuel quand on s’interroge sur la nature de ces problèmes et la validité des solutions mises en circulation. Il est normal que le citoyen, qui n’est ni l’un ni l’autre, préfère le premier au second, quand on sait qu’il s’intéresse moins à la philosophie – c’est-à-dire la recherche tâtonnante d’une certaine vérité –, qu’à son bien-être et à sa sécurité, même si ces valeurs fondamentales reposent sur l’injustice sociale et le mensonge idéologique qui tente de rendre cette injustice acceptable, sinon respectable.




 
 
 
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