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MADELEINE GAGNON

Les Petites noirceurs


 

Pour Hervé Alcaraz

Elle venait de voir au théâtre, lu par Sami Frey, Cap au pire de Samuel Beckett. C’est pareil, avait-elle dit.
      Quoi, pareil?, lui a demandé son compagnon. Elle était de passage chez lui. Dans son pays à lui. Ils étaient devenus amis. Ailleurs, l’amitié ne va pas de soi. Mais au fond, l’amitié n’est pas plus facile chez soi.
      C’est pareil. On vient d’un lieu qui n’est pas un pays. Un nom et pas de pays.
      Étrange. Normalement, quand quelque chose est nommé, quelque chose existe. Ou quelqu’un. Quelqu’une. Dans les genèses du monde entier.
      On avance, on recule, on revient au même point. Le jardin d’origine n’est pas retrouvé. Jamais. Ni le temps. On finit par comprendre autrement.
      Un lieu, pas de nom. Un Non-lieu, si je comprends bien. Vous seriez donc tous des arpenteurs d’étoiles?
      En quelque sorte. Les poètes en tout cas. Quoi qu’on en dise, il y en a bien peu.
      Mais ce lien avec Cap au pire?

~

Elle voulait lui dire. Pour comprendre le Non-lieu, il faudrait avoir traversé une conquête. Puis, une Grande noirceur. Lui dire que des voix haut placées niaient cette Grande noirceur. Niaient jusqu’à son nom. Lui dire qu’aujourd’hui, ce qui se passait dans son Non-lieu d’origine, elle le nommait maintenant « Petites noirceurs », oui, une période, un temps remplis de petites noirceurs. Les voix haut placées se trouvaient dedans elles aussi.
      Mais voilà, elle n’avait plus envie de définir. Ce qu’elle racontait était rempli de trous, d’absences. Ce qu’elle lui disait, rempli de vide. Comprenne qui pourra.
      Il avait saisi.
      C’est là, exactement, en ce lieu-temps bâti sur le vide, qu’ils étaient devenus amis.
      Ils avaient bu à ce miracle. Chanté. Regardé la voûte ensemble.
      Conversé à bâtons rompus. Tout se casse par ici. Sumbolon.
      Pourquoi parlez-vous cette langue étrangère?

~

Les langues sont toujours étrangères en poésie. Pas de frontières, plein d’étrangeté. C’est pourquoi la poésie inquiète.
      De toute façon, ce mot sumbolon est dans la langue grecque qui est dans ma langue. C’est bien simple.
      Ceux qui viennent d’ailleurs ont le nom de leur pays à la bouche. Ils ont leur pays au fil de la plume. Au fil de la bouche. Au fil de la touche. Viennent tous d’un pays chez un peuple sans pays.
      Pour la géographie et pour l’histoire, enfin pour ces deux horizons d’où elle venait, elle n’arrêtait pas de dire « je ne sais pas ». Ce sont des kilomètres et des kilomètres de marche depuis des siècles dans le champ mou de l’incertitude.
      Il n’y a donc pas de philosophes chez vous? lui avait-il demandé, si l’on peut parler de « chez-vous »?
      Oui, bien sûr qu’il y en a, a-t-elle répondu. Des philosophes, tous les peuples de la Terre en ont engendrés. Mais les philosophes du Non-lieu sont aussi désemparés que les autres. Ce sont des penseurs désemparés. Des songeurs du désemparement, si vous me permettez ce mot. C’est plus loin que le désenchantement. Plus archaïque. Ils ne sont pas désespérés. Sauf certains qui s’enlèvent, jeunes, la vie. Comme partout. En général, nos philosophes construisent leurs pensées sur la carence.




 
 
 
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