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JEAN-PAUL MICHEL

Placer « l’être en face de lui-même »
Carnets de Sicile (été 1994)


 

Le Théâtre et le Temple

Trapani, 3 août 1994.

 

Hier, Ségeste. Théâtre posé devant le vide, saluant la mer. Flagrante évidence du génie de l’Architecture, art premier. L’hémicycle aux vingt rangs de gradins répond par son mouvement, sa position, son échelle, aux rythmes intimes du lieu; aggrave sa profondeur scénique d’horizons marins, de reliefs montagneux, de ciels, lesquels donnent à leur tour perspective aux cheminements et aux travaux des hommes, jusqu’ici parvenus par ce port, en contrebas, que le Théâtre, là-haut, couronne de perfection symbolique. Me frappe la juste échelle de cette réponse humaine à un paysage.
      Cette prise de possession de l’espace naturel trouve à Ségeste une expression très pure. Trait posé par le Temple sur la montagne. Netteté. Force. La figure vaut par une simplicité, une clarté, une sobriété efficaces. Un art d’évidence, aux proportions d’une gageure cyclopéenne – car répondre ainsi aux Puissances du sans nom est d’abord audace, défi. – À moins que, plus sereinement, le pouvoir de l’architecture soit de donner chance au dialogue avec des espaces innocents. Elle les inviterait à quitter un instant l’indifférent quant-à-soi du simplement-là. – Qu’un peu de chance lui soit donnée, le paysage répondrait à son invite.
      S’asseoir une autre fois sur ces gradins de pierre sèche procure une joie puissante. Vertige de la démesure des arts : ce que fut leur urgence, leur fougueuse volonté; ce qui demeure de leur action continuée. D’autant que ce sont là des figures du sens ruiné, de significations ambitieuses mais défaites.
      Sans doute le moment de l’affirmation victorieuse n’est-il jamais loin de l’aveu de l’échec. Ici, pourtant, les traces de l’énergie héroïque témoignent encore, – et moins de la défaite, que de l’énergie. Des signes d’art auront trouvé là leur condition juste : d’abord édifications éclatantes, bientôt ruines. Baptêmes. Puis tombeaux.
      Que des terres à ce point pures, d’émerger de la catastrophe tellurique, sous des soleils de feu, aient pu provoquer, à cette hauteur, pareille réponse d’art suggère quelque rapport de proportions entre tant de présence au non-sens d’un côté, tant de force dans le pari et le refus de l’autre. Relever ce défi, et même vaincre, le temps de l’illusion d’une beauté illuminante au moins, ne dispense pas de devoir laisser la place, plus tard, à la solitude et à la perte, – sous l’espèce de ces signes ruinés qui, à peine, parlent encore à la mémoire de quelques « connaisseurs ». Des touristes médusés viennent pèleriner dans ces vertus blessées, peu présents au drame – sinon de la fuite des temps, et de son ordinaire litanie romantique.
      La relation, qui s’impose, du présent de cette île (vouée, comme alors sans doute, aux trafics, aux richesses, aux violences des armes, aux jouissances et aux vanités) à un passé si grand, dont ne demeurent, par accident et par nécessité, que des emblèmes de conjurations majeures (le Théâtre, le Temple) fait saillir mieux que tout la détermination archaïque : profonde nécessité de ces paris sur un possible miracle – d’art.




 
 
 
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