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CAROLINE LAMARCHE

Miroirs fêlés
MarieAnge


I

NON, JE NE SUIS PAS UN ANGE

 

On me convoque, on me sort de ma chambre, on me dit de rester debout, de ne pas sourire pour la photo, de ne pas me déguiser, rien qui ressemble à une forme : le visage et le corps nus. La forme appartiendra à ceux qui liront l’image, qui la traiteront comme matériau. À ceux qui passeront le message au monde.

J’étais cet être mis à nu, plongé soudain en pleine lumière, mon corps tordu, un rictus au visage, j’étais le monstre de foire, l’animal de cirque — c’était l’époque des grilles, des barrières, des cages, de l’exclusion, du voyeurisme sadique.

Aujourd’hui le message est à la compassion, à l’effacement de la frontière. C’est le credo de notre siècle, celui qui doit ouvrir les yeux des bien-portants, car, attention! un quart de nos contemporains souffrent de maladies mentales! Et parmi ceux qu’on dit normaux, adaptés, intégrés, il paraît que pas mal ont approché, voire touché, au moins une fois dans leur vie, ce que l’on nomme « le fond ». Dont ils se gardent bien, désormais. Ils se gardent bien d’y retourner, au fond, où ils ont (peut-être) été un jour, en passant, un peu par hasard, les hasards d’une existence qui côtoie parfois les gouffres. Pour certains, même, leur génie vient des gouffres. Les aventuriers, les poètes. Ceux qui sont dans Wikipédia.

Mais pour moi, pas d’avantages secondaires. Moi, j’y suis à fond, dans le fond. J’y suis sans avoir provoqué le destin, j’y suis par la génétique, mes hormones, mon histoire, le vide de mon existence, l’orage dans ma tête et tout ce qu’on ne sait pas encore, sur quoi les spécialistes s’interrogent. Qu’ils s’interrogent. Ça risque de durer encore un certain temps.

Une chose est sûre : je lutte chaque jour pour ne pas disparaître. Oui, chaque jour, chaque minute, chaque seconde. Même sans lutter, je lutte. À l’envers. Je dégringole.

Parfois même je tente, oh! bien inconsciemment sans doute, d’entraîner mon entourage avec moi, histoire de ne pas rester tout seul, là, dans ce lieu de perdition.

Eux, ils essaient de me comprendre. De me tirer de l’autre côté. Eux, ils veulent brouiller la frontière, dire qu’elle n’existe pas vraiment. Ils disent : te rendre ta dignité (oui, oui, on me tutoie), te rendre au monde, même. Un peu. Provisoirement. Ils sont pleins de bonne volonté. Solidarité. Humanité.

Mais ils sont du bon côté. La preuve : ils n’ont pas besoin, eux, d’ateliers créatifs, ils n’ont pas besoin d’être occupés collectivement, ils n’ont pas besoin d’« asile » (un beau mot, un mot odieux, ça dépend des points de vue). Non. Ils créent dans leur coin, dans leur atelier personnel. En relation avec la ville, avec le monde, dans un va-et-vient instructif. Du bon travail. Tout simplement du travail. Du lien, donc. Avec un résultat. Un résultat intéressant. Subversif même. Ou touchant. Montré dans des endroits agréables. Des endroits qu’on leur demande, parfois, de partager. Avec moi par exemple. Pour la dignité, justement. L’intégration. L’illusion qu’on est proches. Pour le miroir que je leur tends. Moi. À ce qu’ils croient.

Désolé, mais ils croient faux. Parce que quand on leur dit, à eux, tiens-toi droit pour la photo, ne souris pas, ouvre les yeux, ferme les yeux, ce n’est pas une question de vie ou de mort. D’apparaître puis de disparaître. De sortir de l’inexistence. C’est juste un jeu social. D’autres qu’eux, des gens parfois connus, ont accepté cette position que je considère, moi, comme humiliante. D’autres qu’eux feraient l’affaire. Car ce n’est pas sur leur visage bizarre qu’on les convoque, sur leur beauté convulsive (quelqu’un a dit ça, je crois), mais sur leur nom, qui recouvre quelque chose de solide : ils sont écrivains, chanteurs, épiciers, barmen ou galeristes, pères ou mères, amis ou voisins de l’artiste. Oui, des tas d’autres feraient l’affaire. Les trois quarts de la société, en fait.

D’autres que moi feraient aussi l’affaire, ça, je le sais bien. Des fous (comme on disait avant que les mots ne soient devenus ces bonbons insipides qu’on doit tourner septante-cinq fois dans sa bouche en réfléchissant bien), des fous, donc, on en trouve un peu partout. Dans les couloirs du métro, au coin des rues, dans les prisons, ou, comme moi, dans une institution, bref, dans des lieux où vous, les bien-portants, vous ne dormirez jamais.

Oui, d’autres que moi feraient l’affaire. Elle ou lui, lui ou elle. Des anonymes. Parce que même si on nous prend en photo, on ne met pas notre nom. Ou alors un prénom. D’emprunt, de préférence.
     Si je disais non?
     Je dis non.
     Vous n’aurez pas ma photo.
     Non, c’est non.
     Avec moi, c’est tout ou rien.

C’est bien là mon problème : tout ou rien. Je suis, génétiquement, neurologiquement, familialement, socialement (personne ne sait exactement) plongé dans le tout ou rien.

Si j’étais comme vous, quelqu’un qui vit, travaille, voyage, aime, a des enfants, des amis, un lieu à soi, je serais capable de vous proposer autre chose. Un compromis. Par exemple une photo de moi que je choisirais. Une photo de moi qui témoignerait d’un moment où j’ai joué, intensément, en ouvrant puis en fermant les yeux. Une photo de moi sans préméditation ni projet. Dans l’ignorance de ce projet-ci, qui n’est pas le mien.

Car moi, je mourrai sans projet. Rien ne relie entre elles mes personnalités multiples, mes pensées fantasques et confuses, rien sinon le fil de la médication : pilules rouges, bleues, vertes (personnellement je préfère les rouges).

Oui, je vous proposerais autre chose. Un moment proche de l’enfance, de la plus haute fantaisie, de la confiance qui ouvre le visage et le rend désirable. Un moment qui n’est ni normal ni anormal, ni sage ni fou, ni fort ni fragile, ni essentiel ni insignifiant, mais tout cela à la fois.

Le seul moment qui pourrait nous être commun, à vous et à moi. Le seul lieu où la frontière s’effacerait enfin.

Aimez-moi. Aimez-moi. Aimez-moi.

Carol-Adriana-Rachel-Otto-Ladislas-Iphigénie-Nour-Élie-Lieven-Abdel-Marie-Aristide-Rivka-Celso-Hubert-Électre.




 
 
 
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