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MONIQUE LaRUE

Monsieur le directeur


 

Il n’est pas donné à tous les personnages de survivre, de jouir de la vie posthume des Quichotte, Bovary, Karenine ou Swann, de figurer de plein droit au dictionnaire des personnages. La plupart meurent comme leurs auteurs, après une durée variable au sujet de laquelle n’existe aucune statistique. Leur nom, pathétiquement forgé pour l’éternité, tombe dans l’oubli comme l’immense majorité des noms humains, sans qu’on songe même à faire le décompte de ces êtres éphémères, voués à l’attente éternelle d’une fin jamais consentie.

Pétula Cabana était très avancée dans ce processus quand elle fut rappelée à la vie à l’occasion de l’anniversaire du Symposium. Un collègue du temps de la gloire de Cassiodore lui signala par courriel l’apparition d’une vieille photo sur Internet, et le lien pour y accéder. C’était bien elle, vêtue de la petite robe noire cousue par sa tante, photographiée au flash sous le grand lustre du Château, en compagnie du directeur du Symposium. On reconnaissait tout de suite les yeux pétillants du directeur, sa chevelure ondulée, épaisse et encore toute noire. Le sujet du Symposium cette année-là était « L’écrivain et l’espace », Pétula s’en souvenait très bien. On peut dire que le directeur avait le don de subodorer les chamboulements. Onze ans passeraient avant que soit consignée l’apparition du mot « cyberespace », mais Steve Jobs et Stephen Wozniack étaient en train de fabriquer les premiers ordinateurs personnels dans leur garage de la Silicon Valley et les jours de la galaxie Gutenberg étaient comptés. Quelques-uns avaient parlé d’eux, au Symposium, mais personne n’y avait prêté attention. Les écrivains ne sont pas toujours aussi perspicaces qu’on le dit.

Il faut dire que ce Symposium se tenait à Québec, à des lieues de la Californie. Pétula se rappelait avoir pris l’autobus à cinq heures du matin à Montréal, puis un taxi jusqu’au Château. Pétula Cabana! Pétula Cabana elle-même était invitée au redoutable échange littéraire qu’elle écoutait depuis des années à la radio avec sa tante, comme on écoute une partie de tennis. Elle ne lui avait rien dit, à sa tante, non. Ce n’était pas possible. Elle n’y croyait pas encore quand le taxi la déposa devant le portier en uniforme qui la regarda franchir le seuil d’un pas vacillant, toute flagada sur ses maigres jambes. Une chambre avait été réservée à son nom sous le donjon — lit de princesse, vue sur le fleuve et les falaises. Elle troqua fébrilement le jean pour la petite robe noire et, les mains moites et l’estomac crampé, s’achemina vers le Salon Rose, les jambes toujours plus cotonneuses sur les hauts talons qui s’enfonçaient dans les moquettes et les tapis ou claquaient mortellement sur les parquets.

Le directeur s’était levé pour l’accueillir. Elle se souvenait avec précision de ce moment car on ne se levait pas de son siège de cette manière dans le monde qu’elle fréquentait. Une chose qu’elle ne comprendrait que trente ans plus tard en regardant cette photo en noir et blanc sur Internet s’était produite à cet instant : elle était devenue ce qu’elle était. Jusque-là, elle était un peu comme ces hommes qui affirment être une femme mais n’ont aucun moyen d’en persuader les autres. Mais dans ce Château, au moment où le directeur s’était levé pour l’accueillir, elle avait éprouvé ce sentiment si fameux, la sensation physique d’une « seconde naissance ».

Monsieur le directeur était reconnu comme un poète majeur de son pays. Pétula avait enseigné ses poèmes. Il était responsable des émissions littéraires qui nourrissaient les esprits et faisaient en sorte que des jeunes femmes comme elle trouvent en la littérature le sens de leur vie. Ce qui n’est pas rien, avait-elle pensé, ne pouvant détacher son regard de sa photo si claire, si touchante. Elle ne savait pas à cette époque que trouver le sens de la vie c’est le perdre. Monsieur le directeur savait-il, lui, que ces Châteaux immémoriaux sont imprenables et qu’on ne peut que s’en approcher? C’était aux yeux de Pétula un homme énigmatique et réservé. Président d’une Académie, membre d’innombrables sociétés, il dirigeait une maison d’édition, une revue littéraire. On l’honorait de décorations civiques, de récompenses littéraires dont la liste incomplète apparaissait dans le grand cahier du Symposium, où de leur côté les minuscules réalisations de Pétula Cabana figuraient sur trois lignes. Cet homme, pensait Pétula absorbée par la photo, incarnait exactement la valeur indiscutée qu’on accordait à la Littérature juste avant le grand basculement hors de l’ère Gutenberg.

Il s’était levé à son arrivée, lui avait souri avec une bonté toute paternelle. Les figures paternelles avaient la faculté de magnétiser Pétula. Il lui avait montré, avec une amabilité à la fois familière, distante et non dénuée d’humour, sa place à l’autre bout de la table démesurée autour de laquelle quelques écrivains se trouvaient déjà assis, crayon à la main, fumant des cigarettes, buvant du café. Des écrivains. Des écrivains hommes et des écrivains femmes (le mot écrivaine n’avait pas encore gagné sa place dans la langue française).

Elle avait longé pas à pas le rectangle quasi-illimité que formaient ces tables mises bout à bout, recouvertes de nappes blanches, de micros, de pichets d’eau, et avancé en flottant vers son nom, parmi les autres noms, parmi les noms des autres écrivains. Tu n’es pas un écrivain, un écrivain ne peut pas s’appeler Pétula Cabana. Dans son dos le regard du directeur la poussait comme le vent souffle sur la barque dont le rameur est sur le point de défaillir. Les secondes s’égrenèrent et elle se trouva enfin assise derrière son nom en lettres noires sur un carton blanc. Sous la paroi de son crâne les voix se turent. Avant ce moment, il pouvait encore s’agir d’une erreur, aussi monstrueuse que celle d’un homme qui aurait longtemps pensé qu’il était une femme et qui, transformé en femme, s’apercevrait qu’il est un homme. Mais ce n’était pas une erreur. Elle était devenue ce qu’elle était. Les centaines de pages que Jean-Paul Sartre a écrites sur le pouvoir que possède le regard de l’autre de vous accorder existence et identité étaient donc vraies. Pétula Cabana était assise à côté du nom de Gaston Miron. À sa gauche, un écrivain d’Algérie. D’Algérie. En face : des écrivains d’Argentine, de Belgique, de France. Un énergumène venu de Roumanie la dardait d’un regard très littéraire. Des écrivains du Québec qu’elle connaissait et d’autres qu’elle ne connaissait pas arrivaient peu à peu. Les yeux du directeur se détournèrent d’elle. Les journalistes, les critiques littéraires prirent place un peu à l’écart. On allait enregistrer les communications, les débats. Sa tante les écouterait. Et tout ce que pouvait penser Pétula Cabana était : je suis assise à côté de Gaston Miron. Cheveux noirs, lunettes de corne, sourire non dénué d’humour, amabilité familière quoique distante. Gaston Miron me salue, je suis assise à côté de Gaston Miron.

Dans une heure Gaston Miron, le directeur, l’écrivain algérien, les trente-six autres écrivains, les critiques, les techniciens de la radio allaient écouter et enregistrer la communication de Pétula Cabana sur l’espace littéraire. Suivraient un « déjeuner », dans un Salon bleu, d’autres communications, un « dîner ». Elle allait connaître la puissance du verbe, l’individualisme théâtral des écrivains, jalouser leur intelligence, leur témérité, disparaître sous leur regard aussi vite qu’elle était née sous celui du directeur, reparaître, muette, sous forme invisible, être ravie par la beauté de la langue française, par le vin servi avec une largesse qu’elle n’aurait jamais imaginée. Elle était arrivée au port, dans son monde, parmi les siens, si étrangers fussent-ils. L’indiscernable mélange de réalité et de fiction dans lequel elle avait pataugé, seule de son espèce, comme une exilée, depuis sa découverte des romans de la bibliothèque pour enfants, était ici le territoire de tous. Elle serait restée enfermée incognito dans ce Château jusqu’à ce que mort s’ensuive si le directeur et ses assistantes n’avaient pas, au troisième jour, fait en sorte que tous et toutes retournent avec armes et bagages qui à Montréal, qui à Buenos Aires, qui à Tombouctou ou à Paris.




 
 
 
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