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PAUL CHANEL MALENFANT

Cosmogonie des choses


PROMENADE EN FORÊT VIERGE FOLLE*

Ne jamais demander son chemin à qui ne sait pas s’égarer.

 

Amour : art premier, pour amorcer l’abécédaire. Je dis amours et autres mélancolies quand se sont envolées les grandes orgues du cœur, avec le temps, avec les morts qui veillent en nos souvenirs et sous l’effet néfaste des affaires courantes de la planète.
      Tandis qu’au trou de la mémoire, au fond du fleuve Amour, brille encore la pointe vibrante du cœur constamment en éveil.
      Le mot Âme ne saurait ici produire du sens tant le poème, chez Roland Giguère, lapidaire et tout absorbé dans la stricte résistance de sa forme, dans son absolue nécessité, est, par essence, voué au seul émerveillement d’une intense rêverie matérielle.

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Blanc : blanc sur blanc, des pas sur la neige, un envol d’oies sauvages dans le bleu d’octobre, les repentirs invisibles aux tableaux de Riopelle, le grand Livre du fleuve, en janvier, sous le gel, l’aura sonore de la rosace émergeant des roses, des ronces, une fugue de Bach par un clair matin d’été, les cris blancs et aigus des sinistrés, la langueur et la nostalgie et le sillage imperceptible des nuages au-delà de la mer, un miroir sans visage pour lire dans les lignes de la main de Malevitch, les marges blanches où la mémoire s’ensevelit, l’ange silencieux qui passe entre l’arbre et l’écorce, l’acte de naissance et le dernier soupir…

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Cris : les cris retentissent tels des blessures infligées au silence, des salves d’aiguilles au centre de l’horloge. Ils saignent comme des échardes sous les ongles, des épines sur le blanc de l’œil. J’imprimais la nuit les cris les plus clairs. Le sable du sablier se dispersait dans la pénombre. Et la nuit maintenant éclate de mille cris retenus à huis clos au fond des puits.
      À corps et à cris. Les corps découvrent des îles tranquilles à la dérive du désir. Ils reposent, vastes oiseaux repliés sur leurs ailes, dans le jour sans appel, quand se confondent, monochromes, le silence et le silex. Ils s’ouvrent, à découvert de leurs masques, éblouis, glorieux, lorsque le printemps s’annonce sous le coup de midi dans le fouillis des feuillages.
      Les corps alors, veilleurs de lueurs, font office de toutes les couleurs.

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Dessin : la main trace des figures arachnéennes qui tissent leurs toiles pour enrober la poésie de fils de plume, de rayons lumineux. Des images, des visages visibles vivent par magie dans les marges du désir et du destin. Mais « Jamais un coup de dés n’abolira le hasard. »
      Il y a dans le dessin un ton confidentiel qui lui est propre; regarder les dessins d’un peintre, c’est un peu en feuilleter le journal intime. Chez le peintre, chez le poète, le confidentiel reconduit à l’universel. Ici le deuil n’a pas de lieu. Ailleurs, on reste seul sur le seuil de sa maison, avec dans sa main la seule chaleur de son autre main. Avec son ombre, contemporaine et soumise à côté de soi, tandis que s’éteignent, une à une dans la nuit des néons fous, les lettres capitales du nom de DIEU.

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Exil : Lexil nous guette. Du dedans au dehors. Dans la distance et l’abandon. Dans ce pays froid qui chaque saison se dérobe sous nos pas. Dans tous les cas de malheurs qui accablent la planète, de Beyrouth à Sarajevo. Chez les tueurs fous qui exultent dans les salles de classe et sur les territoires occupés.
      Dans les trahisons du jour le jour, dans la détresse et dans l’effroi et dans le désamour. Devant la chemise de nuit, le nid défait, la lampe éteinte. Dans le pain oublié sur la table, le vin rance au fond du verre, l’insecte mort sur la vitre, quand la vie se dévide aux pages du calendrier.

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Fenêtre : comme Giguère, j’aime la fenêtre, le mot, la chose. C’est toujours par une fenêtre — Rue Daubenton à Paris, dans un tableau de Mondrian, à Sainte-Luce-sur-Mer pour la pensée en front de mer, à Saint-Clément pour les pommiers en fleurs de mon enfance au jardin du père Isidore… — que je viens à l’écriture. Car elle exalte l’esprit des lieux. Elle reconduit l’être à l’avènement de la naissance, au cycle des eaux originelles.
      Comme le tableau, elle incline à la veille, à la vigilance. À la voyance. Il suffit d’une seule fenêtre illuminée un seul œil à la fenêtre pour découvrir une île fraîche à la croisée des matins.
      Longue vue. Il faut toujours voir au-delà, prendre tout pour une fenêtre. Et imaginer un œil nu, brillant de larmes, ouvert. À découvert entre des volets clos.

 
* Tous  les mots,  images, fragments  ou  phrases  en italiques  appartiennent à Roland Giguère et la plupart  sont empruntés à Forêt vierge folle (Montréal, l’Hexagone, coll. « Parcours », 1978).



 
 
 
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