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KATRINA KALDA

Paysages de la langue


 

C’est à travers la neige et le froid de la Russie que la langue française est venue à moi, un matin de l’hiver 1989, alors que, partie d’un minuscule pays, encore affublé à l’époque du nom de République socialiste soviétique d’Estonie, j’accompagnais ma mère à Leningrad, en un voyage dont le but était d’obtenir, auprès du consulat, un visa d’entrée en France.

Me retourner vers ce jour de novembre, c’est contempler l’oubli car, de ce bref séjour, je ne garde pas de souvenir, si ce n’est quelques images éparses : les bulbes vert bronze et jaune des clochers, le brouhaha du café Pouchkine, où une cage en or, vide, est suspendue au plafond, et surtout la neige, qui aplanit le paysage, l’unifie, le rend monocorde, réduisant la ville à une unique longue rue. Nous avancions dans la neige, ma mère et moi, petite fille de neuf ans que je me figure emmitouflée, à cause des écharpe, bonnet, bottes de fourrure, dont on devait l’avoir vêtue eu égard à la saison, et plus encore à cause des accidents de l’histoire qui font de cette promenade banale un événement relégué dans l’antiquité, enveloppé dans les langes du passé, confiné dans un monde qui a disparu avec la chute de l’URSS.

Si cette marche à travers la ville enneigée me semble inscrite dans une époque révolue, ce n’est pas seulement parce qu’on a fermé entre elle et moi la cloison de l’Histoire, mais parce qu’elle se déploie dans un autre temps, dans le « il était une fois » du conte, temps des commencements, des terres primitives, situées au-delà des mers et des montagnes, et dans lesquelles s’enracinent les mythes. Sans doute l’hiver, dénudant le paysage, le réduisant à son état archaïque, c’est-à-dire à être le support des éléments, concourait-il à cette intemporalité, car c’est dans l’écrin de l’hiver que je vois surgir le consulat, où nous sommes reçues par une jeune femme, s’adressant à nous en français. Pourquoi ai-je l’impression que c’était la première fois que j’entendais cette langue? Il se peut que ce ne fût pas exactement le cas, mais cela, au fond, n’importe guère, la toute première fois ne l’étant que parce qu’on l’institue telle, pour en faire le début d’un récit. Je puis donc dire que ma découverte de la langue française eut lieu un matin de novembre, en Russie : ce qui se fit entendre ce matin-là, chaîne verbale que non seulement je ne comprenais pas mais que j’étais incapable de diviser en unités, musique, donc, davantage que langue, m’apparut infiniment désirable, parfait, hors de portée par conséquent. C’est habitée par le besoin d’apprendre cette langue que je retournai en Estonie, soupçonnant ce que l’expérience confirmerait : on n’apprend pas à imiter la perfection, on ne peut que la posséder; on ne conquiert pas la grâce, on la reçoit.

Peut-être mon cheminement vers le français, à travers la parole, puis l’écriture, n’est-il que la recherche de ce moment, l’espoir de retrouver la fulgurance, la naissance imprédictible du désir, l’espoir de réentendre la musique, la langue s’élevant sur l’arrière-fond de la neige, d’un paysage devenu spectacle du silence, ainsi que du vacarme du café Pouchkine; contre la mutité et l’indistinct. Peut-être n’ai-je voulu écrire en français que pour retrouver cette fugace lumière, vite disparue, vite engloutie, comme on cherche dans une histoire d’amour à retrouver l’instant de la rencontre, l’éclat d’un regard, la gifle, le surgissement, instant qui ne peut se reproduire, la recherche nous permettant seulement de mesurer la distance qui nous sépare de cet aoriste de l’émotion, de cet en deçà du temps.

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À ce matin lumineux de novembre répond le souvenir d’un soir d’hiver, où l’école no 2 de Tallinn réunissait ses élèves à l’occasion d’une fête. J’avais appris pour ce soir-là, avec l’aide de ma mère, la chanson Va mon ami, va, dont le sens m’échappait en grande partie. Il advint, ce qui était prévisible, qu’au moment de chanter je fus incapable de me rappeler les paroles, ne me souvenant que de la mélodie que je ressassai silencieusement, espérant retrouver grâce à elle les mots égarés, miracle qui ne se produisit pas.

Je ne puis dissocier ce souvenir de mon apprentissage du français. Il est le rappel de l’avanie que la langue nous fait subir lorsqu’elle se refuse à nous, rappel aussi de ce que la conquête de la parole ne peut être qu’un combat contre l’informe. Car au-delà de la honte qu’elle m’inspira, mon inaptitude à retrouver les mots me révélait l’existence d’un monde ignoré, qui submerge le sens, existence des eaux noires, poisseuses de l’inconnu, assiégeant de toutes parts l’humain, entrant en lui et le débordant, la langue étant, à l’inverse, ce qui nous borde, de même qu’on borde les enfants, prenant soin de faire adhérer le drap au corps pour les aider à affronter la nuit. Elle révélait la supercherie du quotidien, les tables d’écolier, le syllabaire, l’odeur mate de la craie mouillée, celle de la cire dont on enduit le parquet une fois par an ne m’apparaissant plus soudain que comme de petites manipulations destinées à faire croire que la mer n’existe pas ou du moins à créer l’illusion d’un garde-fou, ce qu’on appelle la civilisation se résumant à ces coups de pouce donnés au réel, manœuvres infantiles, rites propitiatoires par lesquels on tient la nuit à distance. Mais les murs de l’école s’ouvrent sur la nuit, laissant s’infiltrer la mer du non-langage, que j’essaie de combattre en m’agitant, en recherchant vainement les paroles perdues, de même qu’on ne cesse de lutter lorsqu’on écrit, ignorant que les marais engloutissent plus rapidement ceux qui se débattent pour échapper à la noyade. Je ne puis que deviner la présence, au large, d’une terre où il ne m’est pas permis d’accoster. Peut-être le cheminement vers la parole et, plus encore, le travail de l’écriture, ne sont-ils qu’une manière d’apprendre à accoster; la patiente attente de la colombe, qui survole la malédiction d’un monde rendu muet, le sens se dérobant dans l’infini liquide; la recherche à l’horizon d’un point blanc imperceptible, tenant dans son bec un rameau vert, promesse d’une terre émergeant des eaux.

Mais parce qu’en tout désespoir veille une consolation, j’avais aussi découvert ce jour-là que la langue n’est pas un décalque du monde, ni la désignation une taxinomie, opération d’apothicaire réduisant l’univers à un jardin botanique hérissé d’étiquettes qualifiant ses composants, mais qu’existait quelque part un lieu intermédiaire, zone frontière, lisière du nom, limbes situées entre la langue et le monde, qu’il devait être possible d’explorer. De ces limbes me parvenait, froid, estompé, le halo de la lune évoquée dans la chanson, « lune » étant l’un des seuls mots que je parvins à retrouver; et je comprenais de cette lune qu’elle n’était plus simplement un corps éteint, satellite renvoyant la lumière d’une autre étoile, mais un objet poétique : sœur de la terre, visage criblé de cicatrices, souvenir d’océans évaporés. Si je ne retrouvai plus le reste des paroles, c’est peut-être parce que, m’étant aventurée dans les limbes, je ne fus plus capable de remonter vers le nom.

Grâce à ce flottement du langage, je puis voir la nuit, aujourd’hui encore, à travers le paysage évoqué par la chanson; et la lune brillant dans la nuit à la manière d’une admonestation, entourée d’un mystère persistant, reste pour moi non seulement un corps céleste, mais l’incarnation de l’amour perdu, l’un de ces signes légendaires qui préludent à la séparation des amants : une pendule sonnant les douze coups de minuit, un anneau d’argent au chaton de jaspe vert, le chant de l’alouette et du rossignol.




 
 
 
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