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PAUL CHAMBERLAND

(Je suis) une supplication sans réponse


 

On s’interroge sur l’origine de sa propre voix et on ne trouve nulle part en soi de réponse satisfaisante. On sursaute et on grogne quelques mots mécontents à la cantonade, et on s’interrompt, parfois en pleine phrase.
Antoine Volodine, Écrivains

À peine commencions-nous à raconter, que nous suffoquions. À nous-mêmes, ce que nous avions à dire commençait alors à nous paraître inimaginable.
Robert Antelme, L’Espèce humaine

 

Une fracture vient de couper le fil de la pensée.
      Ça s’est produit avec ces mots : « Qui peut accueillir la vie nue? » Le sens du syntagme s’est dérobé; il insiste néanmoins sous l’opacité du signifiant. Écrire autrement? Faire confiance à un tracé fracturé – fragmentaire? Au cas où, une percée.

Seule, à présent, une question, une supplication s’entête. Mais à qui attribuer le Je qu’elle fait entendre?
      Peu de mots : ce qui semble pouvoir être dit s’épuise en une ou deux syllabes. Le souffle a tout de suite manqué, il n’y en a eu que pour un cri.
       Ce cri n’est pas mien.
      C’est celui de la pensée en moi, excédée. Il m’ouvre avec véhémence la bouche pour faire entendre un Je qui ne revient plus à « moi ».
      Assaillie, suffoquée, la pensée n’a plus trouvé d’autre recours pour tenir le coup, pour tenir, que la contracture d’un cri.
      Quelqu’un n’a pas d’abord eu l’idée de poser une question, de supplier. Non, ça ne s’est pas passé ainsi. La question, la supplication l’a submergé, emportant un Je pantelant.
      La question, la supplication te revient à présent tel qu’il t’est donné de t’attester comme celui qui n’a pu faire autrement que se laisser l’entendre.

Parvenu aux extrêmes confins du temps, Je, quelqu’un…
      Ce que tu as vu, dis-le. Sans céder à la répugnance, reprends le propos au moment où il a été interrompu. La vie nue… Ce qui vient : la Terre a été de toutes parts dévastée. Par pans entiers, la civilisation s’est effondrée. Il n’y a plus pour tous d’autre situation que d’urgence. S’autorisant de l’impératif de sécurité, un État d’exception planétaire assure partout son emprise, brutale, efficace, impitoyable – technique. Personne n’échappe à la précarité, au dénuement, à l’impuissance, à la détresse et à l’abjection qui font les conditions de l’existence réduite à la vie nue. Quiconque n’a pas déjà péri n’est qu’un survivant disposant d’un maigre sursis.
       L’humain, en chacun des hommes, a été humilié, mutilé.
      Voilà ce qui a été imaginé : projeté sur l’écran mental. Et il n’y a pas eu moyen de « couper » l’image comme on chasse un mauvais rêve.

Pressante, la question prend cette tournure : « Mais que pouvons-nous faire au cours du temps qu’il nous reste? » Aussitôt formulée, la question cède à ce qui vrille en elle, une lancinante appréhension : il n’y aurait plus rien que nous puissions faire. Déjà, oui, insurmontable, notre dénuement. Mais comme la question ne cesse d’insister, bien qu’elle entraîne du côté de l’irrémédiable, elle tourne en une supplication sans réponse.

Projeté comme déjà parvenu aux extrêmes confins du temps sur une Terre dévastée, que me serait-il donné d’entrevoir d’ici là au cours du temps qu’il nous reste? Car c’est à celui d’ici, dès à présent, qu’il est donné d’entrevoir ce qui aura lieu là-bas quand, du temps, il n’en restera plus.
     Qui je suis entrevoit celui de là-bas comme livré à l’impitoyable déni de son humanité, acculé à l’exténuation de son Je suis. Et, de là-bas à ici, qui je suis, accusant le contrecoup d’un tel assaut, semble déjà près de l’être, cet autre. Puisque sous la pression de l’Imminent, emporté par la force démesurée de la destruction en cours, qui je suis se découvre indiscernable du Je suis mis en péril de n’importe qui sur Terre, dès maintenant comme alors.
      Car tout ce dont un être humain attend, tout naturellement, que ça fasse monde autour de lui, tout ça, oui, ne le « reconnaîtra » plus alors. Et il se verra traité comme un déchet qu’il faut éliminer tôt ou tard.
      Celui qu’on tient sans même y penser pour l’être singulier qu’on serait « proprement » pour soi-même comme pour les autres ne rencontrera plus à perte de vue, là-bas, qu’un non-monde, un immonde : ce (non-)lieu de non-droit où sont bannis, mis au ban, ceux à qui est réservé le « traitement spécial » destiné aux non-hommes.




 
 
 
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