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YANNICK HAENEL

Le sceptre d’Ulysse


 

Celui qui parle, celui qui parle vraiment, celui qui fait une expérience avec la parole, celui qui, en parlant, se rend disponible à sa parole, celui qui écoute ce qui parle à travers la parole, celui-là devient roi.

C’est dans l’Odyssée, au chant II, intitulé « L’assemblée d’Ithaque ». Télémaque vient de convoquer les Achéens. Au moment de parler, dit Homère, « sans plus rester assis, il s’avança dans le milieu de l’agora; debout, il prit le sceptre que lui mettait en main le héraut Pisénor, l’homme aux sages conseils ».

Télémaque n’est pas le seul à obtenir le sceptre du roi d’Ithaque. Chacun parle à tour de rôle et, à chaque fois, celui qui prend la parole reçoit le sceptre. Autrement dit, à Ithaque, celui qui parle, tout le temps que dure sa parole, a le pouvoir – il devient le roi. C’est la parole qui confère la souveraineté, c’est elle qui donne la royauté.

Je pense qu’il faut prendre très au sérieux cette puissance que vous confère la parole. Peut-être faut-il lire ce rituel d’Ithaque comme un dispositif de démocratie : ce serait alors l’approche la plus juste d’une souveraineté multiple, où aucun ne prend le dessus sur l’autre. D’ailleurs, à chaque fois que quelqu’un se met à parler, Homère répète cette formule : « C’est pour le bien de tous qu’il prenait la parole. »

Mais surtout, j’entends dans cette scène de l’Odyssée, d’où Ulysse est absent, une méditation sur le sacre de la parole. La parole consacre celui qui s’y prête. Elle consacre celui qui, le temps de parler, n’est plus que parole – celui qui agit par la parole. Ce sacre, de quelle nature est-il? Qu’y a-t-il, précisément, de sacré dans la parole pour qu’elle vous procure une telle faveur? Car celui qui prend la parole, à Ithaque comme ailleurs, ne règne que pour veiller. C’est une souveraineté qui ne fait pas usage de son pouvoir, c’est une souveraineté d’écoute.

La parole, donc, vous consacre. Quel est ce royaume qui se déploie entre elle et celui qui parle? Je cherche un lieu. Je cherche, en écrivant des livres, à trouver ce lieu où la parole fait l’expérience d’elle-même. Je cherche à établir, de phrase en phrase, une topologie de la parole. Je cherche à faire parler ce « puits des magies » dont parle Rimbaud dans les Illuminations. Je cherche le point où le langage coïncide avec le sacré.

Ce royaume qui s’allume à Ithaque à travers la parole, c’est-à-dire à partir du sceptre d’Ulysse, possède un nom. Dans l’Odyssée, il s’appelle le « trésor ». C’est un espace vide sous le palais. C’est la chambre centrale. Il faut descendre un escalier, comme dans un rite, comme dans une initiation. « En ce vaste cellier – dit Homère –, sous sa haute charpente, l’or et le bronze en tas, et les tissus en coffres, et les réserves d’huile, dont l’odeur embaumait, reposaient près des jarres alignées et dressées au long de la muraille […]. Les portes de bois plein aux solides jointures étaient sous double barre, et, les nuits et les jours, une dame intendante, Euryclée, fille d’Ops le fils de Pisénor, veillait, l’esprit au guet. »

C’est donc la petite-fille de celui qui attribue le sceptre à l’agora – Pisénor – qui veille sur la richesse. Ainsi le lien est-il établi entre la parole et le trésor. Ainsi pénètre-t-on au coeur du royaume. En l’occurrence, il prend la forme d’un vide, un vide parfumé, gardé par une femme, et qui est rempli d’abondance. Ce qui s’offre au coeur de la parole, de plus sacré, c’est la richesse. Prendre la parole, c’est veiller sur un trésor, c’est communiquer avec une plénitude féminine.




 
 
 
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