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SUZANNE JACOB

Le branle d’Éros


J’espère que vous me pardonnerez d’inaugurer un peu abruptement cette Rencontre par une histoire que plusieurs d’entre vous connaissent par cœur, et qui a été racontée il y a deux mille trois cent quatre-vingts ans dans Phèdre, un petit roman de Platon.

Deux amis se croisent en plein été dans la chaleur étouffante d’Athènes à l’heure du midi. Ils se reconnaissent : « Phèdre! Mon ami! – Socrate! » Les deux amis entament une conversation. Phèdre pique la curiosité de Socrate. Les deux hommes conviennent de trouver un endroit où ils pourront deviser de la question qui excite Phèdre au plus haut point : l’amour. Plus précisément : est-il souhaitable que l’amour soit réciproque? Ils font un bout de chemin hors les murs de la ville vers un très haut platane que Phèdre a repéré. Lorsqu’ils l’atteignent, Socrate n’en revient pas :

Par Héra, le bel endroit pour y faire une halte! Oui, ce platane étend largement ses branches, et il est élevé. Ce gattilier, lui aussi, est élevé et son ombre est merveilleuse, il est en pleine floraison! Et comme il embaume ce lieu! Et cette source qui coule sous le platane, son eau est fraîche, mon pied l’atteste en tout cas, et le bon air qu’on a ici, agréable, plaisant, et ce chant mélodieux de l’été qui répond au chœur des cigales! Et la chose la plus exquise de toutes, c’est l’herbe, la douceur naturelle de la pente permet en s’y étendant d’avoir la tête parfaitement à l’aise… Quel merveilleux guide tu es, Phèdre!

L’ami Phèdre finit par se demander si Socrate ne charrie pas un peu : « Tu es bien l’être le plus déroutant du monde, tu as l’air d’un étranger qu’on guide, comme si tu n’étais pas d’ici! » Socrate s’excuse, c’est vrai qu’il ne sort jamais de la ville. Il n’insistera pas. Il aurait pu, car il n’est pas certain que Phèdre a bien entendu le nom des deux arbres dans l’ombre desquels ils s’installent. Le platane, c’est l’arbre de Gaïa, la Terre, et aussi celui d’Aphrodite, l’amour. Le platane symbolise la régénération et il manifeste le flux de la présence divine par ses feuilles en forme de main ouverte. Le gattilier, qui possède lui aussi des feuilles palmées, est un arbuste qui a une double vertu de régulateur hormonal pour les femmes et d’anaphrodisiaque pour les deux sexes, c’est l’arbre dit de chasteté. Pour protéger les lieux sacrés des plaisirs de la chair, on en couvre les sols. Prêtresses et pythies se couchent sur des matelas faits de gattilier pour rester pures. Mais peut-être aussi que Phèdre a tout à fait compris ce que Socrate a tenté de rappeler implicitement en exagérant l’éloge du lieu, qui serait que, s’il veut parler convenablement de l’amour, il doit faire baisser le niveau d’excitation libidinale dans laquelle la matinée passée à discuter de ce sujet en compagnie de son chéri l’a plongé. En tout cas, Socrate nous laisse entendre à nous, une fois qu’on a repéré l’affaire du gattilier, qu’il est inutile, si on veut y voir un peu clair, d’aborder le sujet de l’amour sans s’être prémuni d’une certaine tempérance, un climatiseur, quoi, qui nous tiendra à l’abri de la contagion calorifique des mots fauteurs de troubles, car le langage est le terrain de jeu par excellence d’Éros, là où il est le plus agile, mobile et mercurien, là où il ne craint pas d’être mis à l’arrêt pour délit de séduction. Il excelle à confondre « s’ébattre » et « débattre » jusqu’à ce qu’on ne sache plus comment « se débattre » dans la canicule.

Réfléchissant à cette histoire, je me suis mise à apercevoir que l’ironie, la méfiance, la rage, la colère, la détresse, l’indifférence, le ressentiment, le découragement face au délabrement d’Éros pris en étau dans les mâchoires de la marchandisation étaient peut-être autant d’excitations libidinales qui atteignaient parfois des niveaux susceptibles de fermer toutes les pistes, d’obstruer toutes les voies du renouvellement du désir. C’est d’abord contre elles que j’ai finalement éprouvé le besoin de me prémunir avant d’entreprendre cette rencontre.

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Les plus anciennes écritures sont des registres comptables d’échanges de biens : denrées, bêtes, outils, matières premières, captives… « J’ai reçu tant, j’ai donné tant »; et non pas « j’ai tant reçu », « j’ai tant donné ». Deux registres.

La plus ancienne écriture à laquelle on m’a fait m’appliquer était destinée à remercier mes grands-parents maternels de leurs bons vœux accompagnés de présents. Ne disposant d’aucun présent à joindre à ma lettre, je me sentais en dette envers eux. La solution que j’avais imaginée avait été d’amplifier l’affection que je ne leur portais pas, mais qui était, je n’en doute pas aujourd’hui, celle que mes parents leur portaient : « Chers grands-parents bien-aimés, virgule… » L’encre n’était pas encore sèche que mes parents me demandaient de reprendre ma lettre en supprimant ces mots excessifs de « bien-aimés » que j’avais attrapés ils ne savaient où. « Chers grands-parents » suffirait largement. J’entends toujours les petits gloussements de mes aînés, eux déjà initiés à la mesure. Le plus curieux, c’est que la suppression des mots « bien-aimés » de ma nouvelle lettre avait provoqué une bouffée à en avoir le front et les mains moites de réelle affection mêlée de honte, ou de réelle honte édulcorée d’affection pour ces gens qui vivaient à Victoria, sur l’île de Vancouver, et que je ne connaissais pas de vue. Cette fois-là, mon grand-père avait répondu à mes remerciements modérés qu’il avait été ravi de constater que j’avais une belle main d’écriture. Nouveau registre? Que voulait-il dire? Que mes lettres étaient bien formées mais dénuées de réelle affection? Ou avait-il perçu, à travers le dessin de ces lettres, la honte qui avait dénoncé une affection inventée de toutes lettres à partir du vide réel créé par l’absence d’un présent? Si j’avais pu en discuter avec mon grand-père, m’aurait-il amenée à découvrir que de ne pas disposer de présent était certainement difficile pour une petite personne qui coinçait ainsi sa plume entre deux registres? Car si je n’avais pas de présent à lui offrir, je lui avais offert le présent de ma présence, le temps d’écrire cette lettre? Et si nous avions pu en discuter avant sa disparition, m’aurait-il amenée à entendre que le mot « affection » a lui aussi un autre registre qui concerne la maladie, la souffrance, la douleur, et que la honte que j’avais éprouvée pouvait tout aussi bien être portée au compte de la trahison d’une souffrance tenue secrète? Je crois aujourd’hui que cette discussion n’a pas cessé d’avoir lieu entre mon grand-père et moi et qu’elle ne s’interrompt que lorsque je retrouve le vide de présent, cet espèce de trou par où fuit ce que je n’ai pas à dire et que je tente de colmater avec la glu des mots et de croire que je le transforme par l’application de l’écriture en présent réel.




 
 
 
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