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BERTRAND LECLAIR

Sibérie m’était contée, rue de Javel


 

Agathe

Voilà, donc, c’est moi. C’est Agathe. Il est 15 h 30 et je suis à l’atelier, allongée sur le lit, les jambes croisées comme vous savez que j’aime m’installer. J’ai mis la robe à éventail, et j’ai les cheveux tirés. J’ai énormément de choses à vous dire, à propos de cet appartement, de mon désir et en même temps de… ma peur, oui, ma peur, de signer ce bail, d’aller vivre avec vous rue de Javel. En parler devrait être plus facile, comme ça. C’est une idée excellente que vous avez eue, le magnétophone.

Vous n’étiez pas juste, hier, vous savez? C’est vrai, j’aime que vous m’aimiez. J’aime comment vous m’aimez – j’aime comme vous aimez mon corps et mes mots, j’aime votre soif, votre écoute, votre regard sur ma peinture, aussi, et cette puissance que vous avez à me prendre et me faire sentir que c’est moi que vous prenez, pas un corps anonyme, pas un objet de plaisir… Mais si j’aime que vous m’aimiez, c’est bien parce que je vous aime, Thierry, c’est là que vous êtes insensé, bientôt jaloux de vous-même! Beaucoup de choses chez vous me bouleversent. J’ai été par moments si heureuse avec vous – et je le suis encore, par moments, n’allez pas prendre ce passé composé comme… comme vous faites toujours avec tout ce que je dis… à éplucher, à décortiquer… à trouver des pelures et des pelures d’ambivalence… Ça fait pleurer, les pelures, vous savez? On ne peut pas vivre comme ça, sans cesse à traquer les sous-entendus, les malentendus… La vie ce n’est pas une pièce de Nathalie Sarraute, Thierry, vous savez? On en crève, sinon. On s’en va crever, tout à l’heure.

 

Thierry

Agathe, c’est moi… Évidemment, je vois mal qui d’autre ce pourrait être… Bon. J’ai écouté votre fichier audio. Et réécouté. Et encore réécouté le début à l’instant… Et… Et ça fait trois fois que j’essaie de vous joindre mais… Il est bientôt 22 h, et vous n’êtes pas là. Je… J’ai besoin de vous parler, Agathe! Vous êtes où, grands dieux?

OK, OK, je vais essayer. Essayer de ne pas m’énerver, pas tout confondre, de répondre, de parler à mon tour à ce dictaphone obtus, essayer de ne pas faire que vous écouter encore et encore à regarder mon téléphone en chien de faïence et me demander où vous pouvez bien être ce soir… D’accord, d’accord. J’arrête. Je ne recommence pas. Toujours il vaut mieux savoir commencer que recommencer, je suis d’accord. Commencer… vous entendez? Comment c’est? Qui sait comment c’est? Je ne sais pas… Ni comment c’est ni par où commencer, et moins encore, pardon, moins encore quand vous finissez votre enregistrement en me demandant de vous appeler, que vous n’êtes pas là quand j’appelle, qu’il est 22 h, que votre séance de maquette pourtant doit être finie, non? Et tant de choses qui réclament réponse directe, Agathe… Tant de choses très belles que vous dites. Tant d’autres comme des griffes à me lacérer du dedans… Agathe… Parfois, c’est comme si vous aviez tant couru après vous-même que vous auriez fini par vous dépasser, vous comprenez cela? Comment vous rattraper?

Achh… Rachtalnikov boutséleyou… Tant de fils emmêlés dans notre conversation, tant de pièges, de nœuds de vipères à la croisée des moindres mots…

Et si je vous racontais une histoire? Non, non, pas une histoire comme vous pensez. Non, une vraie histoire, une histoire d’amour. Autre chose… Allons bon. Pardon, pause.

 

Agathe

Bon, je reprends. Pourquoi c’est devenu si douloureux, au point qu’on ne sait plus si on y va ou pas, s’installer ensemble dans cet appartement de la rue de Javel… Rue de Javel, il fallait le vouloir, tout de même, il y a cinquante mille rues à Paris, et nous c’est rue de Javel qu’on trouve un appartement… Pour purifier quoi? Est-ce qu’on peut aseptiser le passé?

Vous savez, je me souviens très bien du jour où j’ai dit, il y a quelques mois, au début, le jour où j’avais croisé la femme de Bernard, dans la rue, que je voyais souvent dans le temps, dans une autre vie, quand j’étais avec Mathieu dont, je crois, elle a été la maîtresse, d’ailleurs, je me souviens de lui avoir dit qu’avec vous toutes les choses coulaient et que c’était ce que j’avais toujours cherché. J’ai eu vraiment de très grands bonheurs. Aussi bien à parler, à rire, à boire les heures dans les choses de tous les jours, qu’en faisant l’amour avec vous. Je ne me suis jamais sentie si proche de quelqu’un de manière… intime. Sexuelle. Bon… Comment parler de ça, parler en restant juste, dans les mots? La façon dont vous faites appel à la salope en moi est une chose que je crois avoir longtemps cherchée. Et en même temps peut-être ce n’est pas moi. Pas moi, qui réponds à vos mots. Je ne crois pas que fondamentalement j’aspire à ça… La douceur – comme on a fait l’amour hier soir, ça m’a profondément remuée, c’était… Oui, c’était la première fois qu’on faisait l’amour comme ça et c’était comme de rouler… Comme de rouler avec vous.




 
 
 
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