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BERTRAND LAVERDURE

Nicknames


 

Une fille est une fille
(mais il y a des conditions à respecter)
Erica Dennison
Roman
Editions Jacqueline Chambon, 234 p., 2011
Traduction de Dominique A.
ISBN : 978-2-7427-7432-2

 

Muscle. Muscle. Voilà un précis sur la quadrature du sexe. Émilie Jodoin naît dans une petite ville de province, ne se marie pas, sort le matin pour aller travailler puis revient le soir avec des sacs d’épicerie. La sclérose la guette. L’enfant ne se salit pas. L’enfant réveillera la mère narrative qui ne tenait plus qu’à la ténuité de sa complexion : raconter l’ennui, c’est y prendre part. Mais qu’est-ce qui arrive soudain? Une ancienne cousine disparue, un enfant récolté, un homme qui surgit sur les entrefaites et vous bascule sur le lit des huiles? Précisons. Un animal du nom de Courge. Pas la plante. Quelque chose qui pousse sur votre destinée avec l’aplomb d’un chasseur de balivernes.

 

Le chien Courge et le dépucelage d’Émilie

C’est historique. Voilà le premier roman qui met en scène un dépucelage canin. On relit le passage : toujours pareille, Émilie se rend à l’évidence, offre une fleur à un chien errant. Pas de métaphore biblique ni de boxon, on ne pleure plus, on exécute les ordres d’un maître. Burroughs ou Bataille sont passés par là, Sade sans doute, Dennis Cooper un maximum. Courge suspecte Émilie de le tromper, il devient pugnace, grogne quand la terre tremble, quand les auvents grincent trop, quand la caméra imaginaire qui balaie les rues de la ville ne tourne pas rond. Il est en mode guérison. Sa progéniture devient un territoire, il doit tout renifler et ranger les mammifères dans des cases à numéro. Courge devient un peintre précoce, un assembleur de tubes. Il peint sa déchéance. Il redonne de l’espoir aux couleurs. Il ourdit des plans de querelles avec sa descendance. Il pense. On lui attribue le bénéfice de douter. L’épilogue tient lieu de loup-garou. Émilie meurt, de raisons statistiques. Villageois ternes, à la file, devant sa dépouille, et le sourire d’un chien sur un matelas crevé.

(Voir http://www.youtube.com/watch?v=-bZMstivUyo)

 

Riri Balthus Copenhagen, apiculteur
André Baillon
Roman
Éditions cent pages, 112 p., 2011
ISBN : 978-2906-724914

Riri Balthus Copenhagen est apiculteur, le titre est formel. Sous son masque-filet, le besogneux enfume les petites taches d’or. La reine se crispe, le reste des troupes tombe en apnée. Une toute jeune prostituée de seize ans goûte à la médecine des fleurs. Dans le pré, l’apiculteur la retrouve grelottante et sans signes vitaux apparents : rosacée de la peau, frémissement des lèvres : un vrai film de Bruno Dumont. Il lui verse un peu d’eau sur le visage. Son nom : Cyranelle Dauphine. Personne n’invente ce type de nom, c’est sans doute une fée. Dès qu’elle parle, on sait tout de suite que ses lèvres sont loquaces. Amnistie.

 

Le mariage aura tout de même lieu

Là où il y a du conte, la mésaventure survient. Mais notre apiculteur timide, juriste du normal, exécute les contorsions nécessaires. Au bout de deux ans de tortures diverses, de mises en demeure, d’évitements de couteaux et de promesses non tenues, il l’épouse. Cyranelle et Riri enfilent les anneaux aux doigts consacrés. L’apiculteur tient la route, reste lui-même et enferme la belle dans son sous-sol neuf. Elle lui pondra quatre petits suceurs de gains, tandis qu’elle perdra tranquillement la vue, affalée dans son salon de bois, éclairée par des bulbes électriques du dernier cri.

(Écouter: http://voixdici.ca/auteur/bertrand-laverdure)




 
 
 
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