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LOUISE DUPRÉ

L'année nouvelle


On ne pleure pas ça ne donnerait rien de pleurer.
Paul Chanel Malenfant, Tombeaux

 

C’est elle qui a proposé d’appeler l’ambulance, je n’ai pas eu à la convaincre. J’ai senti mes muscles se détendre. Comment lui dire qu’elle devait retourner à l’hôpital? Je n’avais cessé de me le demander depuis la veille, son état de santé se dégradait, elle avait besoin de soins, des soins que ma mère ne pouvait pas lui donner. J’avais biffé mentalement de ma phrase l’adverbe plus, trop clair, trop dur. Le mot pas me semblait moins noir. Elle reviendrait à la maison une fois guérie, tante Fernande, la vie reprendrait, comme avant. Elle n’était pas dupe pourtant, elle savait. Je vais mourir, a-t-elle murmuré dans un souffle. Mais je ne suis pas triste, j’ai fait ma vie. J’aurais pu lui répondre, pour l’encourager, qu’elle avait encore quelques années devant elle, mais je me suis tue. Fallait-il absolument lui donner de l’espoir alors qu’elle était prête à accepter l’inacceptable? Mais, pour elle, mourir était-il vraiment inacceptable? Peut-être accepte-t-on la mort quand le corps lâche de partout, comme une étoffe usée jusqu’à la trame.

J’ai composé le 9-1-1 et je me suis assise dans le vieux fauteuil, à côté du lit. J’entendais ma mère et ma sœur parler à voix basse dans la cuisine, il fallait aller les prévenir que tout s’était bien passé. Comme d’habitude, on m’avait déléguée pour la tâche difficile, j’étais l’aînée, la plus forte, Véronique ne se sentait pas capable de parler à Fernande, encore moins ma mère, qui aurait eu l’impression de la chasser de la maison. Sous un prétexte quelconque, je me suis levée et Fernande m’a souri, apaisée, résignée plutôt. La décision était prise, il ne restait qu’à attendre, attendre le cours normal des choses, l’arrivée des ambulanciers, le départ, le trajet jusqu’à l’urgence, une journée, deux jours dans un lit de fortune, la chambre, et puis quoi, quoi ensuite? J’ai chassé cette question.

Dans la cuisine, j’ai fait un signe de tête et maman a paru soulagée. Véronique, elle, essayait de retenir ses larmes. Moi, rien, aucun tremblement, aucune émotion, j’avais la tête aussi froide qu’un policier qui règle la circulation. Tante Fernande franchirait pour la dernière fois le seuil de la maison où elle avait passé quarante ans, mais je repoussais cette image comme les mauvaises pensées de mon adolescence pieuse, au collège. En cet avant-midi neigeux du 2 janvier, aucune confession, aucune pénitence ne pouvait venir me purifier. Le mal était là, devant moi, il avait un nom, la mort, qui nous faisait face. Ironie du sort, le téléphone a sonné, une cousine voulait nous souhaiter la bonne année, et j’ai entendu ma mère répondre Bonne et heureuse année à toi aussi, sans dire un mot de Fernande.

Ma tante s’était assoupie quand je suis revenue dans la chambre. Elle avait beaucoup vieilli depuis sa première hospitalisation en septembre, j’avais peine à reconnaître la femme qui nous gardait, Véronique et moi, quand maman suivait papa à ses congrès. Une femme brune et belle, qui n’avait eu qu’un amoureux. Il était mort avant de l’épouser et, aux dires de maman, elle n’avait pas eu vraiment de peine. Son seul regret, c’était de n’avoir pas pu étudier. Professeure, j’aurais aimé enseigner l’histoire, nous répétait-elle à Noël ou à Pâques, après avoir pris un verre. Elle était rendue bien loin de là, son seul projet était de traverser l’année, sans plus.

La sonnette de la porte a retenti, les ambulanciers sont entrés, deux hommes fin trentaine, affables, compétents, qui ont posé les questions d’usage, fait les examens d’usage, sont allés chercher la civière, puis y ont déposé ma tante avec précaution. À peine ma mère a-t-elle eu le temps d’embrasser sa sœur que nous franchissions la porte. J’ai suivi Fernande sans même un pincement au cœur, tout allait trop vite pour éprouver de la peine, comme au salon funéraire lors du décès de papa. Il y avait eu un tel tourbillon de parents et d’amis que nous n’avions pas versé une larme. C’était mieux ainsi, sans doute. J’ai pris place sur le banc, à côté de ma tante, rassurée, elle parlait de sa propre mort avec détachement, les yeux fixés sur des flocons d’une absolue blancheur, des flocons de messe de minuit qui virevoltaient derrière la fenêtre du véhicule. Malgré la douceur du moment, aucune rédemption n’était pourtant prévisible. L’année s’était terminée dans le malheur et l’année nouvelle commençait dans le malheur. Pour nous distraire, le jeune ambulancier a lancé la conversation et je suis entrée dans le jeu, nous nous sommes découvert une passion commune pour la musique, lui-même a avoué qu’il faisait partie d’un groupe de jazz. Je m’allégeais peu à peu, l’art avait toujours été pour moi la seule consolation dans les moments noirs.




 
 
 
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