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HÉLÈNE FRÉDÉRICK

Forêt contraire


 

 I

Elle était mon obsession depuis ces voyages dans les couloirs souterrains de la métropole. Ces hommes baignant dans l’âcre odeur de pisse alcoolisée, je les transformais en coureurs des bois, et le poids que je portais s’inscrivait en légèreté sur les murs couverts de traces de calcaire. Pourtant, ils étaient peut-être mieux là où ils étaient, dans la brume artificielle, exhalaisons de misère, odeurs de soufre et d’ammoniac. Peut-être que privés de cet engourdissement ces hommes fatigués n’auraient trouvé de place nulle part.

      L’envie de me retirer, le désir d’une forêt comme d’un abri intermittent étaient devenus plus aigus avec les années. La ville avait lentement accentué le désir d’ombre. L’appel d’une forêt, d’une vie sauvage à la manière de Thoreau. Désobéir au mouvement de foule ou, du moins, s’en donner l’illusion. L’odeur sucrée de la pourriture des feuilles mêlée à la résine des cônes. En fermant les yeux, ligne quatre, tassée dans le wagon, il m’arrivait de la retrouver. Elle m’entoure aujourd’hui.

      Il reste encore beaucoup à faire. Pour l’instant les murs de bois suffisent. Rien, rien que les bruits de la nuit suspendue, rien que regarder les nœuds dessinés dans le bois du plancher, motif laissé au hasard, sans répétition, une rareté : ne pas trouver le centre du motif, le lieu précis où la boucle se boucle. Rien que les bruits d’un craquement nouveau : le toit de tôle ondulée se tord dans la nuit froide. L’œil se pose sur la table aux pattes de chrome, plateau de formica, tabouret, poussière. Assise par terre, je fais glisser l’ongle de mon index dans les crevasses du plancher.

       Il faudra installer des lampes.

      Je suis assise au milieu de cet espace presque vierge, maison nouvelle, une boîte un peu grossière (un cône?) faite de morceaux d’arbres assemblés, elle-même au milieu d’une forêt parmi d’autres forêts des Appalaches. Je suis assise au centre d’une page blanche qui me rappelle les champs couverts de neige de mon enfance, lorsqu’en promenade vers nulle destination, sous les flocons tombant, le ciel se confondait avec le sol, de sorte qu’on ne différenciait plus le bas du haut du monde. On riait du vertige blanc. Est-ce l’effet du vin? je ris justement ce soir, assise par terre. Le bout de mon index étudie les crevasses du plancher.

      Les livres de Lukas Bauer en désordre sur le fauteuil usé. Je pense à Lukas Bauer.

      J’ouvre une fenêtre pour laisser entrer l’air du soir et les odeurs se bousculent, celles qui me manquaient dans le wagon à l’heure de l’apéro. Pénombre. Insectes de nuit. Je fais attention de ne pas regarder la voiture, elle gêne ici sous les arbres, elle jure, j’irai la garer un peu plus loin, sur le bas-côté du chemin de terre qui mène à la route principale. Elle contient encore des caisses de livres et ce que j’avalerai dans la semaine. Je n’ai ramené dans la maison de bois, pour l’instant, que les livres de Lukas Bauer.

      La nudité des murs d’ici contraste avec cet amoncellement de choses laissées derrière moi. Des bouts de souvenirs, là-bas, dans tous les coins de l’appartement, pour remplacer la mémoire qui me fait défaut. Dans ces objets banals, boîte d’allumette, fil à coudre, craie de couleur pietra serena, photos usées : des réminiscences floues. Puisque sans ces objets, puisqu’ici ne demeure qu’une amnésie. Je ne me souviens de rien. Ou bien si.

      Je me souviens de la pente de Lukas.

      Il a dévalé la pente et c’est au cours de la descente que je l’ai rencontré. Comme je tentais de remonter la mienne, notre rencontre n’aura été qu’un effleurement.




 
 
 
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