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MARCEL LABINE

Dans le golfe d’Aden


 

Ils sont dans l’au-delà de la faim
là où c’est trop tard pour les bouches
édentées aux haleines putrides
quand le temps désormais se mesure en lésions
dans les ventres lacérés par des pointes
de couteaux dont le fil laisse voir
la rouille des siècles et de la soumission
ils sont dans l’au-là de la honte
là où leurs rêves renoncés les hantent
comme des pères errant dans les enfers
ils survivent sans mythe ni rite de passage
et n’ont plus les moyens de creuser une fosse

 

Sans aucune mesure ils occupent le temps
et l’espace atrophiés comme des poupées mortes
sans roman sans poème ni journal ni cahier
l’écriture depuis peu ayant quitté la barque
accroupis empilés dans les odeurs d’autrui
il leur reste le babil les murmures de cale
leur dernière euphorie avant toute aphasie
car le silence guette entre chacune des vagues
venues frapper l’acier de l’étrange tombeau
occupé à demeure par une humanité
où les mots disparaissent plus vite que leur ombre
et cèdent toute la place aux larges acouphènes

 

Rien ne rythme leurs vies les enfants
ne naissent plus les vieillards s’éternisent
ceux de la fleur de l’âge achètent des bouquets
à toutes les minutes et changent leurs statuts
le long des autoroutes où croissaient les iris
désormais ils forment une foule éparse
traînant dans les recoins d’une antre où l’oxyde de fer
le charbon et les huiles oppressent les poumons
les masques de survie ont vidé leurs bonbonnes
ils respirent si peu qu’on croirait des pantins
si ce n’était des yeux qui clignent dans le vide
comme des phares éteints en mère déchainée




 
 
 
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