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ALIX CLÉO ROUBAUD

Correspondance
1979-1982


 

Non daté

Tout inséparable du temps qu’elle est, ma pensée en vient à désespérer du temps; la mémoire effrange les signes les mieux prononcés. Faute de quelques marques actuelles qui me viennent de toi, je me dénie la faculté de débrailler mes songeries et mes projets. Cette rétention me donnera peut-être quelque repos.

 

le 13 août 1979, 16 h.

Je prétends en effet vivre en dehors; la prétention est grande; je ne me satisfais nullement de photographier ou d’écrire; je dois m’y résigner; il va bien falloir que je finisse par m’en contenter. On ne vit ni dehors ni dedans : on ne voit pas la limite; c’est bien elle qui nous regarde, du fond des photos, du fond des choses.
       L’ennui, c’est que, toujours, les églises seront trop belles.
       Comme si c’était une tentation de faire des autres des figures muettes… Renverse bien plutôt ta proposition : je les prends en image par dépit amoureux sans cesse relancé.
      Une morale de valétudinaire, sans doute.
 

 

Le 4. XI. 79,
64 rue Vieille-du-Temple, Paris

Au fait, j’appelle « pinceau lumineux » le petit appareil qu’utilisent les médecins pour regarder le fond de la gorge, des oreilles et autres parties intéressantes quand ils sont à court de diagnostics. Enfin je me suis procurée des revues spécialisées sur la photo, auxquelles je ne comprends RIEN. Il me faut un appareil dont je puisse régler moi-même l’ouverture du diaphragme et la vitesse d’ouverture, et un viseur qui permette une mise au point visible et rapide; il me faut aussi un appareil qui serve à photographier d’autres photos et documents (mes photos ne se reproduisent pas par simple tirage de négatifs) et je dois photographier des manuscrits et autres documents de cet ordre; je crois qu’il me faut donc un appareil à boitier séparé qui permette d’y ajuster plusieurs objectifs, un 50mm, un 35mm, un grand angle. Voilà. Au-dela de ça je ne vois rien d’autre qu’une horde de Minolta, Nikon, Canon, Leica, Pentax, Olympus dont je ne distingue pas les avantages respectifs mais qui coûtent tous au moins 2 000 francs, c’est-à-dire deux mois de loyer, et j’arrive juste à payer mon loyer. Quelle catastrophe, cette panne d’appareil, juste au moment où je commence à vendre mes photos, où on m’en commande et où je dois préparer un dossier pour une galerie. Par désespoir et pure frustration j’ai fait des aquarelles de plusieurs de mes photos pour me convaincre que la peinture c’était mieux, ce que je crois de toute manière, mais je peins mal alors que je fais des photos depuis dix ans STE AVANIE PRIEZ POUR MOI.
      (…)
      J’ai essayé de convaincre Hélène de faire de sa thèse un opéra mais elle est réticente. Pourtant le genre renaît, les jeunes adorent l’opéra à Paris. Je vais écrire un livret d’opéra sur Wittgenstein, avec un aria superbe pour « ce dont on ne peut parler il faut le taire », un autre, plus gai, pour « pourquoi un chien ne peut-il être malhonnête ».

 

64 rue Vieille-du-Temple
75003 — Paris, le 1 mars 1980

Je continue à recevoir mes amis à moi le premier mercredi de tous les mois, même s’il n’y a pas Dominique Sanda il y a Jacques Roubaud et Dian et Werner et Jean Eustache (mon ami cinéaste qui a fait La Maman et la Putain et qui m’a fait cadeau de l’imperméable que portait Jean-Pierre Leaud dans son film), et Hélène et Rémy Butler mon voisin architecte en face et Bertrand mon ami peintre et vingt-cinq autres amis divers, et Gérard Régnier parfois.
       Mais le reste du temps je travaille des séries répétitives de photographies et Wittgenstein est ma dernière trouvaille philosophique WIGGINS (si deux objets sont identiques, à quoi sont-ils identiques).

 

64 rue Vieille-du-Temple
75003 — Paris
le 25 oct., 02h35 (du mat.)
rentrant d’un dîner suivi d’un
pot dans le 5e, à pied sous
la pluie, un peu saoûle, très
défoncée, légèrement mouillée,
parfaitement seule

J’ai rêvé d’une photographie que j’avais faite et que je cherchais à trouver dans une revue à un kiosque : photo d’un homme penché sur un ptérodactyle (parfaitement) penché sur une charogne, en profil et en contrejour sur une plage, et dédoublé par surimposition de deux négatifs. Voulais, ce matin, te raconter mon rêve. Raconter : retenir son souffle et tout d’un coup
     (aussi fort qu’une main glissée dans l’échancrure invisible de ta chemise sur la photo)
      d’un coup on raconte et tu es rassemblé dans l'œil qui te regarde, dans mon œil




 
 
 
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