retour au sommaire


JEAN PIERRE GIRARD

Fort de moi*



I

Dans un bus, à cette heure terrible qu’on dit de pointe, celle de badauds harassés, totalement mûrs pour une autre émission télévisée qui célébrera les traits les plus hardis et les plus fins de nos intelligences, Lisa-Sophie entre comme une louve dans ma vie, elle repère un siège libre et se dirige lentement vers lui, elle danse et porte l’ironie dans ses cheveux, mais elle bouge trop lentement à mes yeux, je voudrais qu’elle avance plus vite, cette fille prête déjà flanc, elle est trop meurtrie, trop vulnérable, quelqu’un devrait intervenir, et un super gros monsieur, maintenant il faut dire un obèse, en tout cas cette montagne de graisse se déverse dans le siège repéré par Lisa, alors comme un baume sur la ville, réellement comme une fleur, j’entends pour la première fois la voix de la femme que j’aimerai totalement, je l’entends soupirer devant l’énorme fessier : « Eh bien, euh... Pour être très franche, j’attendais quelque chose dans votre genre. » Elle est très attentionnée, grammaticalement impeccable, rompue à l’impolitesse latente, mais en même temps sincèrement soucieuse à l’endroit du fessier et de son propriétaire. Et pacifique. Ensuite, comme une danseuse ou comme Ma sorcière bien-aimée, elle fait un tour complet sur elle-même, un vrai ballet dans le bus, et une fois revenue devant les fesses énormes, elle hurle, mais sans les points d’exclamation, ce qui est déjà une grande leçon pour moi : « Non mais crisse. Non mais : ciboire. Vous le faites exprès, dites? Est-ce que c’est de naissance, grosse truie, votre capacité à faire chier le monde? » Le gros mon sieur demeure un peu interdit. « Que vous soyez né dans une lèchefrite ne fait pas de doute, mais vous avez choisi d’y vivre ou quoi? » Elle se détourne ensuite complètement de sa cible, de toute façon scotchée au siège, et son attention est attirée par un poème qui défile en lettres néons blastées sur le mur du bus, derrière moi, elle s’approche du poème, me frôle et c’est fou, fou, tellement fou son odeur, puis elle s’éloigne de ma position dans le véhicule, je la vois qui essaye de lire, sa tête bouge à mesure que les vers défilent, un peu myope la fille, je me dis, j’ignore à ce moment à quel point elle est parfaite, je veux dire redoutable, et pas seulement belle, elle trimbale en outre un cul du tonnerre, d’où je suis sur cette terre je peux en attester, et l’amour n’y est pour rien, c’est une simple constatation.

Alors, comme un premier geste dément et cependant souverain, j’ai bousculé des badauds, et je l’ai suivie en changeant habilement de main courante vissée au plafond, je l’ai suivie jusqu’au poème, j’ai bel et bien avancé vers cette lueur, cette aube, puis je me suis installé derrière cette femme qui essayait de lire, obéissant à un réflexe animal je me suis installé là, peut-être pour l’empêcher de tomber plus bas que moi, je ne sais pas, mais de sa chevelure, à ce moment, j’ai entendu distinctement monter sa pensée, ce qu’elle avait en tête à propos de l’homme, moi qui l’avais suivie jusqu’au poème, comme un félin dégriffé. Avec moi en tête, elle pensait : Tiens... Voilà une autre merde.

C’était assez vrai, certes, mais j’ai été surpris qu’elle me connaisse déjà à ce point, et de l’entendre aussi clairement, ça devenait même un peu gênant dans ma position, on comprend, j’étais derrière elle et je ne savais pas la couleur de ses yeux. J’ai paradoxalement éprouvé beaucoup de bonheur à croire immédiatement tout ce qu’elle pensait, je serais une roulure de ne pas le révéler. J’ai essayé de me concentrer sur le poème, mais il rimait et ça m’a dégoûté.

Alors, à cause de l’obèse, à cause du poème, de la myopie, ou de cette vie, eh bien nous sommes donc pour la première fois l’un près de l’autre, cette femme et moi, à peu près coude à coude, à peu près immobiles dans le roulis, pendus à des poignées de plastique froid vissées dans le plafond recouvert de top models rachitiques, des visages médiévaux fermés comme des grilles, les yeux de reptiles de ces femmes vitreuses qui, à treize ans, n’ont jamais aimé, et à peine désiré, on dirait deux statues de la Liberté, Lisa et moi, ou encore deux têtes de porc fichées par une oreille à un pic d’acier dans le réfrigérateur d’un abattoir de campagne d’un pays incertain. On ne se connaît pas beaucoup, forcément, mais nous attendons à peu près littéralement le messie ensemble, dans ce bus, quelle expression sordide, attendre le messie.

* Chapitre I et II d’un roman inédit. Lisa-Sophie, personnage assez effacé dans Les Inventés (L’instant même, 1999), est dans un coma anaphylactique (réaction allergique sévère) depuis une vingtaine d’heures. L’homme qu’elle aime, narrateur du premier chapitre, est à ses côtés et lui tient la main. Dans d’autres chapitres, comme le deuxième, tantôt nous lisons le journal de Lisa, tantôt nous l’entendons penser dans son coma, tantôt un narrateur étranger à l’histoire se charge de décrire l’action.




 
 
 
2017 © revue littéraire Les écrits design : les crédits