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ANTOINE VOLODINE

Shaggå de la voix et des herbes



La Shaggå de la voix et des herbes est mentionnée pour la première fois en 1996 par Irina Kobayashi, dans son ouvrage ayant pour titre La preuve par nef. Au détour d’une phrase, dans un commentaire portant sur la Shaggå du voyage en terre amère, elle déclare : « Ainsi, comme dans la Shaggå de la voix et des herbes, des femmes ici accumulent les néologismes et façonnent une communauté langagière parallèle, qu’elles seules ont pouvoir de parcourir et d’habiter. » Irina Kobayashi ne revient plus sur cette comparaison, et elle poursuit son exposé en ayant recours à d’autres images. Il reste que la Shaggå de la voix et des herbes a été citée et associée à la première moitié des années quatre-vingt-dix.

C’est toutefois bien plus tard qu’elle apparaît en tant que telle dans un recueil de Shaggås : elle est incluse en 2002 dans une compilation de Manuela Draeger, Dernière fin à Tahaggart, puis de nouveau, en 2006, Manuela Draeger en fait figurer une version en russe dans un recueil intitulé Shaggås de la vertigineuse nostalgie.

En réalité, la Shaggå de la voix et des herbes a résonné dans les couloirs de notre quartier de haute sécurité depuis la fin des années quatre-vingt, et on peut même dire qu’elle a été depuis toujours exceptionnellement populaire et vivante parmi nous. Dans le contexte sombre de notre incarcération, et alors que beaucoup d’entre nous, par suite des mauvais traitements et de la solitude, perdaient peu à peu la mémoire et la raison, cette Shaggå tout à fait particulière, ne ressemblant à rien, apportait une note en quelque sorte divertissante. En pratiquant sa diction et sa répétition comme une performance, comme un exercice ludique plus que comme un acte de subversion poétique, nous nous laissions entraîner dans une agréable entreprise d’émulation fraternelle, d’excitation collective au fond plus thérapeutique que littéraire. Cette excitation nous soulageait en même temps qu’elle ranimait en nous les visions de la steppe infinie, si importantes pour notre équilibre et nos rêves. Certes, nous savions atteindre ces visions par le truchement d’autres proses, mais ici elles s’obtenaient dans une sorte d’allégresse flottante. La Shaggå de la voix et des herbes avait donc une fonction que, péjorativement, on pourrait qualifier d’utilitaire. C’est peut-être la raison pour laquelle elle a souvent été écartée des recueils de Shaggås, qui souhaitaient entretenir une tradition et privilégier des textes méditatifs, cryptés, à l’esthétique dominée par l’esquive, l’ambiguïté et la méfiance.

Rappelons, comme c’est l’usage, les principes formels auxquels toute Shaggå doit obéir : sept séquences rigoureusement égales en volume, une incertitude non résolue sur l’action, la durée, les motifs de la prise de parole, l’identité et le statut du ou des auteurs; et un parti pris de détachement, d’intemporalité, de tranquillité poétique.

Tous ces éléments sont bien réunis dans la Shaggå de la voix et des herbes. Parmi les femmes qui prennent successivement la parole pour prononcer cent onze appellations d’herbes imaginaires, beaucoup sont déjà mortes. Les nommer aujourd’hui et se couler dans leur ombre et dans leurs intonations est un geste élémentaire, normal dans la tradition post-exotique, un hommage que chaque prisonnière leur rend.

Des femmes disent la prairie et multiplient ici inventions et néologismes. Les variantes de cette Shaggå ne se comptent plus, et elles sont décuplées par le fait que, dans la réalité de notre quartier de haute sécurité, les langues parlées sont nombreuses, et que chacune de nous adapte et traduit selon sa propre sensibilité linguistique la séquence qu’elle murmure derrière la porte de sa cellule. La Shaggå de la voix et des herbes magnifie à la fois notre communauté langagière et notre diversité. Elle est sans cesse en mouvement et aucune de ses versions n’est définitive. C’est une Shaggå que nos souffles parcourent comme le vent caresse la steppe. Elle est parallèle au monde, infiniment une et diversifiée, et, quand nous la disons, que ce soit par nuit noire ou par une nuit de pleine lune, ou que ce soit en une période de folie furieuse ou de découragement et même d’hébétude, quand elle sonne dans les couloirs, nous la parcourons ensemble, nous l’habitons, et cela nous apaise.
      Commune Maria Arostegui
      Commune Vassilissa Lukaszczyk
      Commune Maria Schrag




 
 
 
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