retour au sommaire


YANNICK HAENEL

Notes sur le combat spirituel



Je n’ai jamais tenu de journal. En janvier 2009, tandis que j’essayais d’écrire la troisième partie de Jan Karski, j’ai rencontré des difficultés qui m’ont paru insurmontables, je ne voyais plus les phrases. Alors j’ai pris des notes. J’ai attendu. J’ai multiplié les nuits blanches, jusqu’à ce qu’il soit possible de crever la taie.

Je recopie certaines de ces notes. Comme les cinquante dernières pages du livre, ces notes ont été rédigées à Cinquale, un petit village de Toscane, au bord de la mer Tyrrhénienne, où je suis parti m’isoler l’hiver dernier. Les pluies étaient incessantes, diluviennes. On gelait. Les journaux italiens parlaient d’une vague de froid historique. Le village était absolument désert.

J’ai réglé l’ordinateur afin qu’il joue en boucle les Suites françaises, les Partitas, les Inventions interprétées par Glenn Gould. La musique ne s’arrête plus : jour et nuit, il y a Bach. La lumière et l’ombre s’agitent dans la chambre. Depuis le début de l’hiver, je ne sais plus ce qui est favorable, mais il me reste la confiance. Il est juste que la clarté veille sur ce qui s’écrit la nuit. Je regarde cette nuit par la fenêtre comme par le hublot de l’arche de Noé. La pluie ne s’est pas arrêtée depuis quatre jours. La colombe s’est sûrement noyée.

J’ai rapproché tout à l’heure mon visage de la fenêtre. Il me semble qu’on discerne, à travers la pluie, l’étendue de l’avenir. Le présent n’est plus qu’une étincelle. C’est moi qui sortirai de l’arche.

Alors il se disait : tout ce qui pouvait arriver est arrivé, la réserve des événements s’est vidée d’un seul coup. Et il répétait la vieille formule évangélique : tout est consommé. Mais ce n’était qu’une consolation, car le pire continuait, le pire n’en finissait plus d’avoir lieu.

Quand j’aurai tracé les derniers mots de Jan Karski, l’instant redeviendra celui du cercle. Je ne serai plus oppressé. Je ne retiendrai plus mon souffle, comme si je nageais au fond de la Terre. Je vois déjà la dernière phrase apparaître, celle qui me permettra d’en réchapper; je devine son éclat.

Qu’est-ce qui va apparaître à la fin? Je ne m’appuie contre aucun mur. Cette nuit, j’ai écrit des pages qui s’avancent dans une clarté, comme si la solitude se transmettait à elle-même un secret.

La Loi s’éloigne. Ce que j’écris avec Jan Karski s’affranchit du règne. Terme et commencement.

Le Messie : comment il est caché dans la vie de Jan Karski – dans les plis de son attente. Comment Jan Karski a tué Dieu en lui (comment Dieu est venu se tuer en lui); et pourtant les tombes s’ouvrent à chaque instant dans sa tête.

Écarter avec la main un rideau de démons. Plus aucune ressource. Ne pas se laisser détourner – surtout pas cette nuit.

Chaque mot dans la main des esprits se retourne, et prend le sens inverse. Ainsi veulent-ils mâcher mes phrases, me les redonner toutes mortes, et que je les écrive quand même. S’accrocher à chacune de ses phrases comme au gouvernail du Pequod.




 
 
 
2017 © revue littéraire Les écrits design : les crédits