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ANDRÉE A. MICHAUD

Migrations


HISTOIRES DE PIGEONS
ET AUTRES OISEAUX DES VILLES, DES MERS ET DES CHAMPS

TEXTE EN COURS, SE BÂTISSANT AVEC
ET SELON LES OISEAUX DE PASSAGE

Don’t let the walnut-size brain fool you.
NICKY CLAYTON, NATIONAL GEOGRAPHIC,
« MINDS OF THEIR OWN », MARS 2008.


Est-il nécessaire de savoir qu’on les appelle aussi Hirundo fulva, Hirundo rustica, Hirundo pyrrhonota, pour aimer les hirondelles?
Je sais très peu des migrations des oies sauvages, mais je ne peux envisager un ciel d’automne sans ces cris qui s’annoncent au loin derrière le vent.

* * *

L’heure des animaux coupés plein les arbres.
Bruit d’envol et bruit de chute.

ROGER DES ROCHES, NUIT, PENSER.

Le dernier pigeon migrateur est mort en captivité au jardin zoologique de Cincinnati le 1er septembre 1914.
Au siècle précédent, et bien avant cela encore, on comptait ces pigeons par milliards et leurs voliers pouvaient s’étendre sur des milles et des milles.

En 1813, John James Audubon, le célèbre peintre et naturaliste américain, raconte avoir observé le plus grand volier de pigeons migrateurs qu’il ait jamais aperçu. Fasciné, il suivit les oiseaux sur les 55 milles séparant Hardensburgh de Louisville au Kentucky. « L’espace en était littéralement rempli », écrit Audubon. « La lumière du jour, en plein midi, s’en trouvait obscurcie comme par une éclipse. »
Mes grands-pères Joseph, un seul nom pour deux grands-pères, ma grand-mère Élise et ma grand-mère Angélina ont peut-être entendu leur propre père, au coin du feu ou dans les champs jadis sentant bon l’été sans pétrole ni fumée d’usine, leur raconter le passage de ces grands vols d’oiseaux sauvages transformant en nuits criardes des jours entiers.
Les arbres envahis. Le sol jonché de plumes et d’excréments.
Des mille et des milliards.
Et les clairières fouettées de battements d’ailes. D’ici jusqu’au Guatemala. Des mille et des milliards.
Ils s’appelaient tourtes voyageuses, colombes voyageuses, pigeons migrateurs, mais on les nommait aussi pigeons sauvages, pigeons des bois, pigeons à gorge rouge et pigeons à tête bleue.
Tant de couleurs dans le ciel noir.
Puis vinrent les arbres coupés, la déforestation des bords de mer, les armes : fusils, bâtons, perches, pierres et filets, cent barils de pigeons écoulés quotidiennement sur le seul marché de New York.
Il n’y a pas longtemps. Un siècle et demi.
Angélina, Élise et les deux Joseph ne virent jamais les pigeons. Leur mère, peut-être, leur père, courant vite à l’étable à l’approche de la nuée sombre.
Et qu’en sera-t-il des palombes, maintenant, des pigeons ramiers, dont l’espèce s’éteint sanguinolente dans les plateaux d’argent des cinq étoiles?
Il n’en sera rien qu’un souvenir.
Et les autres, nos survivants, se demanderont dans quel incompréhensible dessein l’homme planifiait l’extinction du vivant.

* * *

Dans la flaque d’eau bordant le sentier du parc gisait un pigeon ailes écartées.
Dans la position de la colombe divine s’élevant vers les cieux.
Esprit saint et esprit de la nature mêlés.

*

Puis, après la mort, les mouches, les charognards, la carcasse qui s’assèche. Près du trou d’eau ne subsistent que quelques plumes rappelant la forme d’une aile s’ouvrant pour l’envol. Esprit et lois de la nature mêlés.

* * *

Sous les érables gris, quelques corneilles poursuivent un chien. L’air embrumé est empli de leurs croassements.
Qu’a dit le chien? Qu’a fait le chien courant après sa balle?
Dans l’air qui sent tous les matins de bruine, je marche au milieu des corneilles, des balles égarées par les chiens, et j’aperçois d’où vient l’affolement des oiseaux.
Tassée au pied d’un arbre, une jeune corneille tombée du nid découvre l’univers au ras du sol. Immobile avec l’arbre. Tous les deux dans la bruine. Immobile et muette.
Tant que l’oeil est ouvert, la peur continue d’exister.
Dans le matin je marche. J’écoute l’herbe et les arbres.
Dans les branches où chante un oiseau vivant, il y aura un oiseau mort. That’s life. Un commencement se résumant en quelques cris. Une fin, toujours la même, de la poussière retombant sur les cris.
Mais les croassements sont vivants, qui traversent le parc, qui pénètrent au creux des maisons ouvertes. C’est un matin d’été.
Dans la bruine où je marche, l’instinct de la corneille fond sur les chiens.
C’est la vie. That’s life.
Immobile avec l’arbre, je ne peux rien pour l’oiseau qui mourra. J’entends l’herbe mouillée.
Je ne peux rien et je marche… Un autre parc et des oiseaux. Un autre jour et du soleil.
Un épervier de Cooper imprimant son ombre sur la fuite d’une bête.
L’épervier s’abat sur la bête et mange. L’épervier de Cooper survit.
Dans l’herbe fraîche un peu de sang.
Un oiseau déchiquette sa proie.
Autour de cet oiseau trois autres dansent. Trois autres oiseaux crient. Le ventre creux.
La nature est un ventre creux.
Des ailes encore se déploient sur la petite bête. Si peu de sang et des viscères. Quatre oiseaux et huit ailes. Des lambeaux de fourrure sécheront demain sur l’herbe rase en plein soleil. Car la vie se nourrit à la vie.
Et moi aussi, ici, maintenant, je mange de l’oiseau mort et me nourris d’autres oiseaux agonisants.
Car l’écriture fait parfois oeuvre de charognard.
Et la compassion, soudain, la douleur ont presque honte.

* * *

Un autre pigeon, là-bas, sur le balcon d’à côté, lissant ses ailes, sa queue, ses ailes, sa queue, enduites d’une matière semblable à celle recouvrant le corps des cormorans happés par une marée noire. Pendant trois jours ainsi, lissant ses ailes, sa queue, ses ailes, juché au faîte d’une porte à demi ouverte où on l’a fait fuir, les ailes, la queue, les ailes… Toujours vivant un mois plus tard. Saloperie, dit Lili, ces oiseaux sont de la vermine. L’homme aussi, dit Lulu, l’homme aussi, qui crée des dépotoirs pour la vermine. Et l’oiseau s’évertue, nettoie le mal et la saleté. Pour connaître un été. C’est une raison de vivre. Pour connaître l’été.

* * *

Quand j’étais enfant, la forêt d’automne s’emplissait de perdrix aux odeurs de feuilles mortes et de chair rose. Les bécassines au cou nerveux aiguisaient leurs longs becs sur les cailloux bordant la route. Avant la nuit. Quelque part après le souper, quand les merles embellissent la beauté métissée de la brunante.
Les moineaux picoraient le pain lancé sur la galerie. Du pain blanc sur la neige blanche.
Ne jamais, au grand jamais, laisser mourir ce qui vous apaise.
Et les corneilles, les magnifiques gueulardes au lustre noir, se perchaient dans les arbres dénudés.




 
 
 
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