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ROLAND BOURNEUF

Lagunes

(extrait)


 

Le vaporetto glissait sur le canal comme une ombre en plein soleil. Parfois il s’approchait des débarcadères, simples pontons de bois, s’y collait. Des passagers descendaient, d’autres prenaient leur place. Puis dans une brève trépidation et un barattage de l’eau, il s’éloignait comme s’il allait mettre le cap sur la haute mer.

Thomas s’abandonnait au mouvement familier mais ce va-et-vient lui paraissait ce jour-là suggérer quelque chose de nouveau, un inconnu qu’il ne pouvait saisir. Il se tenait debout sous l’auvent qui couvrait le pont, appuyant contre la rambarde sa haute silhouette maigre qui commençait à se voûter. Une vitre lui renvoyait son reflet, le collier de barbe grise, les lunettes de myope. Il se déplaça légèrement pour écarter le reflet. Autour de lui il entendait bavarder les passagers en toute sorte de langues. Avant son arrivée dans la ville le temps avait été à la pluie et presque froid et puis d’un coup la chaleur s’était installée, apportant non pas cette brume impalpable qui voile souvent la lagune et y fait délicatement vibrer les couleurs mais un soleil franc et un ciel d’un bleu intense. Une journée d’insouciance s’ouvrait, comme si cette vacance devait longtemps se prolonger et que nul ne songeait à sa fin, une légèreté heureuse que Thomas aurait voulu retrouver.

Sur la rive se succédèrent d’abord de hautes façades où alternaient le marbre et la brique dont les siècles avaient adouci le brun presque rouge, avec des rangées de fenêtres en ogive, des corniches ouvragées. Des palais, des églises et leurs clochers, leurs coupoles qui regorgeaient de fabuleuses richesses que Thomas avait si souvent contemplées. Des ors, des tableaux, des tentures, des statues, des colonnades y composaient un théâtre immobile qui ne s’épuise jamais. Il s’interrompait seulement, se fragmentait en épisodes nombreux auxquels chaque siècle ajoutait, et partout dans la ville, entre les murs et l’eau, il reprenait. D’autres édifices moins hauts, fonctionnels comme le voulait l’époque, s’y inséraient. Thomas pouvait apercevoir sur les toits qui formaient terrasses des corbeilles de fleurs, des plantes et même des arbustes. Il s’était toujours réjoui de trouver ces minuscules jardins suspendus, ces îlots de verdure dans cette ville où elle semblait presque complètement bannie. Des canaux ouvraient des entrées étroites dans le rempart des façades. Les noires gondoles qui allaient y pénétrer dansaient un peu et disparaissaient.

Les constructions se faisaient plus espacées, des arbres qui indiquaient de loin en loin des parcs le cédaient à des terrains vagues. Le paysage terrestre devenait pauvre, il se défaisait. Le vaporetto n’accostait plus, il avait pris de la vitesse en cinglant vers un horizon qui était presque la mer, il soulevait un peu d’écume que le vent rabattait.

Thomas se demanda soudain ce qui avait changé. Ce mot le traversa mais ne s’appliquait à rien de précis. À ce qu’il voyait, sans doute, ou à ce qu’il ressentait dans cet enveloppement de l’eau et de l’air. Il s’éloignait d’une ville qu’il connaissait bien et qui ne ressemblait à nulle autre. La chaleur y demeurait encore tolérable, nulle pénurie n’était signalée, rien pour l’instant ne semblait menacer. Certes l’eau des canaux paraissait un peu plus opaque à la base des murs désagrégés. Depuis des décennies, voire des siècles, disait-on, la ville s’enfonçait. Cela se passait en ses profondeurs, on n’en pouvait rien voir. Il était difficile de croire que rien n’eût été entrepris pour y remédier et, en effet, des échafaudages signalaient un peu partout des travaux en cours. Le soir, à marée haute, l’eau sortait des bouches d’égout, des flaques s’élargissaient sur les places. Thomas avait appris à ne plus s’en étonner mais il croyait remarquer qu’elle était plus haute cette année-là même si ce n’était pas encore la saison des inondations. D’un séjour à l’autre, il avait vu s’engorger la ville. On circulait avec peine dans les ruelles et même dans les artères plus larges. Les foules de touristes s’y agglutinaient, se déplaçaient à peine comme une coulée poisseuse qui paraissait devoir à tout moment se figer. La nuit ne vidait jamais complètement les rues. Le temps viendrait où l’espace comprimé ne suffirait plus. Parfois Thomas imaginait la ville coulant sous le poids de ses habitants.

La nuit précédente, à plusieurs reprises, il se débattait contre une masse cotonneuse qui le paralysait. Il ne pouvait plus respirer. Il s’était réveillé trempé de sueur. Dans la venelle sur laquelle donnait sa chambre des pas claquaient, réguliers, assurés de leur direction. Il s’était rendormi pour quelques heures. Puis il avait entendu un bruit prolongé qu’il ne put identifier, comme une crécelle qui servait aux lépreux du Moyen Âge à signaler leur approche. Et enfin une cloche au timbre pur et le roucoulement des pigeons.

Peut-être sa vie était-elle ainsi faite, entre lent étouffement et coups d’air. Elle l’était devenue avec les années, de son propre mouvement. La ville, il le savait bien, lui renvoyait son image, chacun de ses séjours en donnait un instantané. Il y était venu d’abord tous les quatre ou cinq ans, comme un balancier repasse à intervalles réguliers par le même point. L’attrait des richesses artistiques, la lumière dans tous ses jeux, le passé fabuleux de la ville l’y attiraient sans doute et, même s’il s’en défendait, un prestige romanesque auquel il est difficile d’échapper. Il avait connu lui aussi les promenades en gondole sous la lune avec le chant des bateliers, l’aimée blottie contre lui. Aujourd’hui, et depuis bien longtemps, elle n’était plus de ce monde et la fillette à qui elle avait donné naissance n’avait pas survécu. Il ne cherchait pas l’aventure amoureuse parmi ces palais, ces ruelles et ces eaux qui l’engendraient comme un fruit naturel : il lui fallait y revenir et y errer seul. Sa récente maîtresse avait proposé discrètement de l’accompagner, il avait refusé avec quelque brusquerie.

La ville aurait pu lui inspirer des récits comme à tant d’autres mais il ne s’était jamais reconnu la plume imaginative, ou des tableaux — ses quelques aquarelles assez maladroites ne faisaient de lui qu’un peintre du dimanche. Il avait maintes fois parcouru les musées et les églises, lu les plus célèbres romans où se mêlaient amours, intrigues, crimes, évasions, fêtes et fastes, et surtout les mémoires qui les consignaient fidèlement. Et cependant il s’était toujours abstenu d’écrire sur cette Venise dont il avait si minutieusement exploré le passé. Ses travaux lui avaient valu une certaine notoriété mais, dans un milieu où règnent prudence frileuse et jalousies tenaces, ses vues jugées risquées et même douteuses ainsi que les rapports parfois abrupts qu’il avait avec ses collègues le repoussaient dans des marges. Il en tirait un plaisir ironique dont il ne faisait pas mystère. On craignait ses accès de colère, ses indignations qui le rendaient cinglant. Cependant les étudiants l’écoutaient, parfois sollicitaient ses conseils et même se confiaient à cet homme qui se souciait peu d’être populaire. Il encourageait les plus ardents et fustigeait les apathiques. Il observait les personnalités encore malléables à peine sorties des turbulences adolescentes. Il les exhortait à ne pas céder à la paresse de la pensée, aux émois de commande, à une doci­lité molle aux consignes du jour. Dans cette jeunesse il se réjouissait secrètement de trouver une netteté, une droiture intransigeante au milieu d’une société en pleine confusion, travaillée par la frénésie grégaire. Chez les femmes mûres avec qui il partageait des moments d’intimité, il recherchait cette même élégance intérieure. Depuis longtemps, cependant, la gaieté véritable l’avait quitté et une absence en lui s’était creusée.

Il s’était alors donné au travail avec passion. Si la tâche de l’historien commande de patientes recherches livresques, l’érudition pure le rebutait, voire le scandalisait. Il se lançait parfois dans des diatribes contre l’abus qu’on en faisait dans son milieu : il y voyait futilité et démission intellectuelle. Il aimait se rendre sur le terrain, reconnaître les lieux, humer des atmosphères pour retrouver des traces d’événements, comme s’il avait pu en rencontrer les acteurs ou les témoins. Après cela il prenait la plume. Il rassemblait et assemblait, déchiffrait les indices, dégageait un sens.

Pouvait-il aujourd’hui le faire dans sa vie? Le dédale de Venise l’aiderait-il une fois encore à sortir de son propre labyrinthe? Ses occupations familières le mobilisaient comme autrefois mais l’ardeur faiblissait imperceptiblement. Celle qui le poussait vers l’accroissement d’un savoir, la mise au jour de l’inédit, de l’inaperçu, la conviction exaltante de participer à une œuvre qui le dépassait. Une inquiétude plus diffuse assombrissait ses efforts. Une peur peut-être, qui collait à ce qu’il touchait. Les années glissaient l’une sur l’autre. Voilà que dans les rues où il flânait il remarquait de multiples signes, des entailles dans la pierre, le marbre noirci, les visages blasés. Aux mimes d’un blanc immaculé avaient succédé des arlequins qui se contorsionnaient, un virtuose jouant Vivaldi sur des verres avait fait place à des jongleurs. Le charme ancien agissait encore mais un pittoresque nouveau s’y introduisait. Cette fois-ci Thomas en venait à craindre ce que la ville avait à lui dire, et cependant cette lumière étale sur la lagune, ce soleil, le vent qui en émoussait la brûlure...




 
 
 
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