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BERNARD NOËL

Le jardin d'encre

(extrait)


 

séquence V

1

et maintenant a-t-on idée de garder le silence afin d’être écouté
ne t’inquiète pas disent les plis les rides à défaut de la bouche
le désir tout à coup de tendre une main où s’ouvriraient des lèvres
il est tard dans la vie et cela fait un très bizarre crépuscule
c’est l’air qui change de proportion comme changent la rive et le pays
parfois trop de poussière et la mémoire y cherche en tâtonnant
quelque part on a scié des os et râpé de très vieilles images
un instant un clin d’œil et dire dire jusqu’à user tout dire
mais tout passe également et cette égalité défie ce qu’on en dit
qu’est-ce qu’être ici et pourtant de passage alors qu’ici ne bouge pas
le corps a dans le quotidien un verbe gestuel et qui l’agite
il l’oublie en fermant les yeux pour que viennent les ombres sur sa langue
il se peut qu’au fond de lui survivent un labyrinthe et la bête
au milieu primordiale enfermée toujours prête à se ruer
un mutisme minéral fige l’air du côté de cet en dessous
et le regard s’empâte en vain à vouloir aller jusque-là
trop de choses dans ce noir trop de choses qui sont et ne sont pas

2

et maintenant une porte un visage et derrière eux le mur quand même
parfois la vie tombe dans le regard et devient l’envers de l’horizon
un souffle alors s’en va vers son pareil pour voir à quoi ressemble l’invisible
tout se déplie quelques lignes quittent la main pour faire en l’air des rides
mieux vaut que les signes s’effacent et avec eux le temps des illusions
peut-être saura-t-on sans eux apprivoiser la blessure et le manque
ou bien les recoudre avec un peu d’oubli et de sauvagerie
le regard cherche à présent sa propre trace afin de se voir être
et le corps suit le mouvement pour unir l’espace et sa présence
c’est un rêve où l’instant absorbe la durée puis la vomit et meurt
rendu qui rend à la réalité tout le poids de son inexorable
une rumeur l’annonce puis demeure coincée dans le fond de la gorge
le destin auquel on ne croyait plus devient tout à coup étouffant
la vieille peur sans cause raisonnable occupe maintenant la poitrine
qu’est-ce que la vie se demande-t-on conscient de la bêtise
mais désireux de faire un peu de bruit intime à contre danger
le temps lui aussi est un lieu à sens unique où n’a lieu que le temps

3

et maintenant des oiseaux noirs font la scie au-dessous des nuages
il est question de la bouche malade et de la mort de l’intériorité
la pensée n’y peut rien fait un passant qui souffle sa fumée
on voit des mots s’envoler au milieu puis retomber comme abattus
on fait silence on veut ensevelir la langue sous des pierres
on cherche en vain l’endroit où l’attente aurait pour voisin l’avenir
apprenez plutôt à ruminer vos ruines et zut à la conscience
il n’y a plus en tête assez de place pour elle et pour vos yeux
quelque chose trébuche dans la gorge peut-être un simple couac
le froid grimpe dans les membres pour s’installer tout près du cœur
les illusions s’épuisent qui permettaient encore de croire en l’humain
pourtant il ne se passe rien de plus qu’à l’ordinaire à part l’ennui
de voir la vie devenir de plus en plus petite au bout de son image
une urgence rend l’air pesant sans qu’on sache pourquoi cette menace
sans doute le jour est-il chaque jour trop étroit pour l’appétit d’être
une très vieille histoire aussi démodée que l’existence en elle-même
le recommencement perpétuel de l’insatisfaction

4

et maintenant que faudrait-il pour sortir enfin de nos limites
pour avoir devant nous un temps qui sans cesse tomberait dans l’infini
une neige de tentations n’en finit pas d’embuer notre vue
mais que ferions-nous de la clarté qui met toujours la privation en tête
chacun fait sa visière et croit ainsi élargir complètement sa vision
peut-être n’avons-nous dans nos yeux que le suaire de la réalité
tant d’images tant de fantômes un magasin de formes vides
la tête est conçue pour seulement conserver l’invisible
puis tout cela s’épice en nous de regret d’amour ou de désir
c’est la langue qui crée la qualité du monde comme du va-et-vient vers
l’autre on oublie cette évidence dans la buée visuelle
et ce brouillard brouille la chose intime autant que la publique
le pouvoir désormais a besoin de cette pauvreté mentale
l’insignifiant lui sert à vidanger le lieu de la pensée
l’humain s’enfuit derrière notre dos sans un signe d’adieu
mais qui cherche l’ennemi dans sa propre faim de mieux vivre
quand l’histoire à l’instant s’effondre et vire à contresens

5

et maintenant quelle miséricorde quand ce mot n’a plus de sens
on oublie que chaque mot perdu efface un peu d’humanité
un peu d’amour aussi et la brute à la fin nous regarde avec nos yeux
sait-on jamais si la catastrophe a oui ou non déjà commencé
le temps ne change que dans notre vue et jamais en lui-même
chacun s’en va mêler à sa vapeur sa propre histoire et croit
la voir pousser vers lui les incidents que fabrique la vie
quel rapport d’ailleurs entre le temps et le travail de vivre
nous avons besoin d’un placard où pendre les événements
tout cela bien sûr n’est que distraction petite et décalée
prétexte à empiler des mots pour faire barrage à la dérive
étonnant comme un mot sur la langue peut soudain remplir la bouche
et nul ne se demande alors où est passé le vide et quel organe
lentement s’infecte au contact pénétrant de la bulle invisible
comment savoir s’il vaut mieux précipiter ou bien conjurer
ce qui tournoie en tête a besoin de se mirer dans l’encre
mais la réalité ne va jamais puiser dans le reflet

6

et maintenant la nuit épaissit l’air de son obscur mystère
quelque chose d’extrême frémit qu’on ne peut écarter ni dire
peut-être l’agonie d’une attente ou celle d’un espoir déchu
mais la raison refuse tout crédit à la pensée visant le rien
à quoi bon chercher une porte entre le noir et le blanc
les contraires ne communiquent qu’à force de séparation
chaque homme croit pourtant dormir dans son identité sans savoir
que ses rêves l’emportent et que le jour fait semblant de la rendre
nous sommes une bouffée de vent ensachée dans un peu de peau
l’humain d’ailleurs ne sert-il pas seulement à mesurer l’inhumain
la vérité est un serre-tête qui met le cerveau à l’étroit
et le visage se moque bien de ce que couvre son envers
dès lors qu’un regard fait de lui une surface aimable et désirée
le dernier combat toujours se mène contre une ombre et qu’importe
si les coups portés dans le vide ne le sont plus qu’à corps perdu
il faut être parfois son propre bouffon afin de passer le cap
tandis que sombre derrière nous le regret de notre détresse

7

et maintenant une odeur de mémoire envahit le présent
la densité du temps donne à sentir qu’on marche sur l’oubli
comment savoir où est le trou qui nous servira d’avenir
on cherche quel son pourrait nous prévenir du creux prochain
mais le goût de l’illusion étouffe en nous toute prémonition
on dit que la mort est une intimité qui vient à reculons
on dit n’importe quoi dans l’espoir d’ouvrir les yeux sur l’inconnu
tout commence par la nécessité de pardonner à notre chair
de lui pardonner sincèrement d’être si périssable
le squelette alors devient en nous la garantie de la durée
la pierre interne qui justement défie tout le pourrissement
et qui de plus porte avec fermeté la forme de notre corps
l’ombre qui tombe tantôt sur le côté tantôt derrière nous
n’est pas la nôtre mais celle des ossements de la ténèbre
une simple fumée croit-on alors que liée à nos talons
elle guette l’instant propice où elle envahira le souffle
et toute la vie jetée dehors fera couler dedans la grande nuit




 
 
 
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