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MADELEINE GAGNON

Donner ma langue au chant

(extrait)


 

On n’en revient pas, la tombe ou l’ombre, on est dans le futur qui s’est évanoui, emportant dans son ultime enjambée tous les temps : du subjonctif au conditionnel (cet état ne pose plus de conditions), de l’impératif (rien ne donne plus d’ordres en ce lieu) à l’imparfait (qui restera dans les écrits du passé, avec le passé simple ou composé). Seul demeurera l’infinitif, ce temps énigmatique qui convient au soubresaut.

Ce temps qui ne se décline pas et qui s’ajuste à la démesure du temps. Ce temps qui se passe des personnes de la conjugaison.

On peut dire que l’infinitif est seul et qu’il clôt en quelque sorte la temporalité.

Il déjoue la grammaire des temps. C’est un contrevenant. Un hors-la-loi. Un hors-temps.

Il convient à la non-pensée du temps. À l’impensable du temps.

C’est là que me déporte le futur. Avant de traverser inno­cemment la rue au feu vert, je ne savais pas ce qui m’attendait.

Ainsi va l’écriture. On ne sait jamais ce qui arrive de l’autre côté de la rue. Ou du pont. Ou de la page. Ou même de la ligne.

L’écriture telle que je l’entends, car je l’entends, est comme la vie. Avec la vie, on ne sait jamais non plus ce qu’il y a de l’autre côté. Mais y a-t-il seulement un autre côté?

Habitués que nous étions à penser le futur, ultimement, comme ce qui arrive après. Après le présent. Après la vie en quelque sorte. Habitués à concevoir le futur du côté de ce que nous nommons éternité, avançant lentement vers notre propre fin, il devient urgent de se désenclaver, d’écrire l’impensable et de redonner enfin au rêve ses prérogatives.

Ses prérogatives et ses droits, au sens où le saisissait Bachelard dans Le droit de rêver.

Le futur est le temps du rêve après avoir vu le hors­-temps de l’infinitif.

Rêvons alors! Je rêve.

M’est revenu hier, après l’écriture de la dernière phrase « Je rêve », ce souvenir qui s’était tenu dans l’ombre ces der­nières années, mais qui était néanmoins présent en moi comme l’est l’écran de cinéma une fois que la lumière est éteinte.

~

C’était il y a pas mal de temps. J’étais jeune, je veux dire beaucoup plus jeune que maintenant. Je faisais un long voyage en train, cet Océan Limité si long et qui va si loin, d’Halifax à Montréal et après encore jusqu’à Vancouver, mais ma destination était Montréal et j’étais partie de Moncton.

On dort et on mange dans ces longs trains, on lit et on rêve, on écrit peut-être, j’adore les voyages en train. Et depuis toujours. Depuis que je les entendais passer plusieurs fois par jour sur la voie ferrée toute proche de ma maison et que, de ma chambre, j’entendais, petite, les rythmes de blues et de country jusqu’à mon lit de nuit, sur l’oreiller des rails. J’aime les trains depuis que je n’avais aucun futur en tête, sauf peut­-être la veille du premier jour d’école où la fièvre de l’inconnu bousculait les instants ou encore la veille de Noël parce que les cadeaux du lendemain.

Cette fois-là, après une nuit de sommeil agité, comme toujours sur les couchettes du train, je me trouvai au petit-déjeuner du wagon-restaurant devant un jeune homme ten­dre et beau qui, visiblement, voulait engager la conversation. Nous avons parlé toute la matinée, nos bribes d’entretien entrecoupées des dérives à la fenêtre dans la contemplation de ce dehors de neige et de dessins rose orangé du soleil brillant dessus parmi les plaques d’ombres mouvantes. Nous lisions les traces des nuages ou des arbres comme si rien n’importait plus sur la terre que ces enseignements. Ce jeune homme était sensible aux paysages, un artiste du regard, ce qui est bien rare à cet âge.

Je n’ai jamais écrit son prénom, pas plus hier qu’aujourd’hui.

Il me parlait autant dans ses silences que dans ses mots.

Soudain, au détour d’une pause, il me dit : « Je n’ai plus de futur. » Bien évidemment, face à ce jeune si beau, intelligent et charmant, je demandai en douceur des explications. J’avais devant moi l’image vivante de La vie devant soi si je puis dire et cette vie-là me disait « je n’ai plus de futur ». Nous avons parlé encore longuement : son leitmotiv, « je n’ai plus de futur », revenait à chaque tournant.

Pourtant il souriait, n’avait l’air ni déprimé ni désabusé. Je me souviens m’être dit que j’avais face à moi un poète, un vrai, qui jouait avec les mots comme on joue avec les dés au hasard dispersés.

Il me quitta un instant pour aller chercher des photos dans ses bagages, me dit-il.

Il désirait me montrer des photos.

Puis le train s’arrêta. De longues minutes. Il y eut du mouvement dans les wagons. Des cris. Et des courses folles du personnel. Je n’étais inquiète de rien. J’attendais les photos de mon jeune ami et regardais les collines inclinées, au loin. Je voyais aussi à ma droite un lac que je n’oublierai jamais.

Mon jeune homme s’était jeté en bas du train. C’est ce qu’on finit par nous dire. Il était mort.

L’entretien interrompu fut soudain tout effacé. D’un coup, tout effacé. Ce qui avait été dit et pensé entre nous deux entrait pour un temps bref qui sembla une éternité dans la noirceur absolue du non-sens. Il y eut comme un goût de désastre dans ma bouche de cendres. Il y eut comme un avor­tement de mots. Dans ce fracas silencieux, je ne pouvais imaginer un avenir de mots et de paroles ni rêver un futur comme cela se fait toujours d’une bouche à l’autre quand de la vie se met à l’œuvre de parler.

Mon beau jeune homme du train était devenu ce non-futur qu’il m’avait annoncé.

Le sort en était jeté. Futur pulvérisé. Avant cette fin brusque, il fallait donc qu’il eût cessé de rêver. Un jour, ou une nuit, mon compagnon de voyage avait cessé de rêver. N’avait pu concevoir Sisyphe heureux. Vous vous imaginez, m’avait-il dit, rêveur, Camus parle du « droit au bonheur… » Il répétait « droit au bonheur » et retournait au paysage du dehors que la vitesse du train avalait.

Et moi, je n’avais pas saisi dans ses mi-dires son désir de mort. J’avais cru ses silences éloquents, porteurs de poésie, et n’avais pas compris qu’il habitait le mutisme. Le mutisme est le trou noir de la pensée alors que le silence est toujours peuplé. Je n’avais pas su.

Ni compris pourquoi ce jeune homme avait choisi de me confier ses dernières pensées. Ne le saurai jamais. En quittant la vie si brutalement, il m’enlevait en tout cas un morceau de futur puisque cette histoire me demeurerait à jamais close, sans avenir aucun. Elle serait du passé pour toujours et n’avait été irrémédiablement qu’une parcelle de présent.

Par elle, j’avais été frôlée par le non-bonheur. Et loin au creux de ma chair s’était échoué un tatouage gravé au feu d’un non-lieu d’humanité.

J’imaginerais un Sisyphe heureux sans doute, mais tou­jours ébréché.




 
 
 
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