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PIERRE OUELLET

Présentation


 

Le numéro comporte trois dossiers. Le premier, « Le mythe, le rite », découle d’une rencontre internationale organisée par la revue, la Chaire de recherche du Canada en esthétique et poétique de l’UQAM et l’Association internationale de mythanalyse dirigée par Hervé Fisher, qui s’est déroulée à Montréal les 24 et 25 avril dernier et qui a réuni de nombreux écrivains de réputation internationale, comme Antoine Volodine, Alain Fleischer et Pascale Weber, de France, ou Éric Clémens et Luc Dellisse, de Belgique, auxquels se sont joints par la suite Patrick Quillier et Alexandre Bergamini, poète et romancier français, Khalid El Morabethi, poète marocain, et Domingo Cisneros, auteur mexicain d’origine tepehuan établi au Québec depuis de nombreuses années. Plusieurs auteurs d’ici y ont également participé, auxquels se sont ajoutés des écrivains qui nous ont proposé des textes sur le même thème : Jean-Pierre Vidal, Luc C. Courchesne et Gleason Théberge, bien connus de nos lecteurs, ainsi que des poètes, prosateurs ou essayistes de la relève comme Filippo Palumbo, Claudiane Reny, Vincent Filteau, François Gagnon et Maxime McKinley, qui témoignent tous du vif intérêt que la littérature d’aujourd’hui accorde à la dimension mythique et rituelle de l’imagination créatrice et de la mémoire commune.

L’objet de la rencontre était de montrer comment la formation des imaginaires sociaux n’est pas seulement tributaire des idéologies ou des doxologies mais également des mythologies les plus enfouies, qui en constituent le contenu latent ou la forme en puissance, généralement refoulés ou passés sous silence mais que l’art et la littérature révèlent avec force tout en les transfigurant. Le but était d’explorer les formes poétiques et les contenus narratifs de ces mythes et des rituels qui en découlent, dont la figure, la structure ou la dynamique continuent de façonner l’imaginaire contemporain, confronté à la fois à une surabondance de signes ou de sens et à un vide symbolique où l’insensé et l’insignifiance semblent s’imposer. Notre hypothèse de départ est que les formes d’énonciation et l’efficience symbolique des productions discursives qui ont suivi la fin des grands récits, des idéologies et de l’humanisme classique, pour ne pas dire de l’Histoire tout court, permettent de mieux comprendre les nouveaux régimes de temporalité qui se dégagent des dernières décennies, où le caractère immémorial et ancestral du Mythe supplée pour une large part au sentiment de deuil ou de perte face au passé récent et d’incertitude ou d’inquiétude face au futur immédiat. Les fictions et les réflexions qu’on lira ici, fortement inspirées par des mythologies de différentes origines, asiatiques, gréco-romaines, africaines, amérindiennes, proches du bouddhisme, du judaïsme ou du chamanisme, ou encore influencées par les fables et légendes d’écrivains de diverses époques, quand elles ne sont pas elles-mêmes créatrices de leurs propres mythes, éminemment personnels, montrent combien la parole mythique, épique et fabulaire reste l’un des moteurs les plus puissants de l’imagination littéraire.

Le deuxième dossier, « Le voyage, le paysage », rassemble des textes poétiques et narratifs qui abordent le voyage comme « paysage en mouvement » et le paysage comme « arrêt sur image » dans le film de nos déplacements. Il regroupe lui aussi des écrivains de différentes origines : Rula Jurdi vient du Liban et vit à Montréal, Karen McPherson est américaine, Andrea Moorhead, d’origine canadienne, vit aux États-Unis, Philippe Marty habite le Sud de la France… Alors que les trois autres auteurs, du Québec, sont eux-mêmes de grands voyageurs : Geneviève Letarte nous emmène en Arménie, Jean Désy nous fait parcourir la Vallée de la mort en Californie, tandis que Guillaume Asselin nous entraîne dans ses voyages imaginaires aux confins de la langue et de la pensée.

Le dernier dossier, « L’évènement, l’écriture », découle quant à lui de la dernière Rencontre internationale des écrivains organisée par l’Académie des lettres du Québec sous la direction de Danielle Fournier et de Laurier Lacroix. Elle s’est tenue à Montréal du 16 au 18 avril 2015 et avait pour enjeu de réfléchir au potentiel créatif de l’évènement envisagé sous l’angle intime et personnel autant que dans ses aspects collectifs et historiques, tout en considérant la dimension évènementielle de l’expérience littéraire elle-même, en ce qu’elle marque en profondeur la vie de l’auteur et la vie sociale en général. Nous publions ici la conférence inaugurale de Hubert Haddad, romancier, nouvelliste et essayiste français de réputation internationale, l’exposé d’ouverture présenté par la poète et romancière Louise Dupré et le texte d’une des participantes, Louise Marois, auxquels s’est ajouté par la suite un texte de Benjamin Hoffmann, écrivain français vivant aux États-Unis, qui porte précisément sur ce thème.

Le numéro se conclut par la deuxième « chronique » de Monique Deland, consacrée à l’œuvre de France Mongeau, après une première, parue dans le numéro précédent, qui portait sur la poésie de Paul Chanel Malenfant.

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Le numéro comprend également deux portfolios, le premier consacré au duo français Hantu, formé de Pascale Weber et Jean Delsaux, le deuxième à l’artiste québécoise Karine Turcot. Leurs univers s’articulent autour de la performance et comportent une forte composante ethnographique, proche du rituel et du mythe, ainsi qu’une dimension « évènementielle » qui prend fortement appui sur le « voyage » et le « paysage » pour Hantu, dont l’œuvre s’inspire de séjours en Laponie et en Indonésie, ou sur les aspects « fabulaires » et « fabuleux » de l’animalité — oiseaux, poules, vaches, serpents —, pour Karine Turcot, qui réinvente le bestiaire à partir d’une mythologie personnelle d’une grande originalité. Leurs travaux se distinguent aussi par leur caractère multidisciplinaire, où la performativité se trouve enrichie par la photographie, l’installation et l’art numérique dans les deux cas, ainsi que par la sculpture, le dessin et la gravure pour l’artiste québécoise, qui s’est aussi beaucoup intéressée au livre d’artiste.




 
 
 
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