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PATRICK NICOL

Suite aviaire


POULE

J’aime cette personne qui court affolée comme les poules sans tête de son enfance, ses parents, estropiés par les instruments du sol, sa famille, assise autour de la table, emplissant les bancs jusqu’à déborder, jusqu’à couler entre les planches lâches du plancher.

Le voisin leur coupait le cou; ma mère les regardait courir. Ce devait être un homme grand et je l’imagine avec des poils blancs sur les bras. Sa peau est sombre, à cause du travail dehors ou de la terre. Elle m’a tout raconté ma mère. Ils étaient dans la cour ou dans une remise, en ville, plusieurs mères ont raconté cette histoire et j’imagine que ce sont elles, maintenant, les poules sans tête, nos mères, s’agitant autour de la table où il n’y a plus personne. Les places sont vides des enfants que nous n’avons pas faits.

Ma mère ne s’éloigne jamais seule, une demi-douzaine de sœurs et quelques petits frères la suivent partout. J’en parle; j’entends les poules. Je les vois courir, le cou interrompu par un cercle rouge, assez net malgré le sang. Une tête coupée, échouée sur le sol, caquette encore. Par distraction, peut-être, on l’écrasera. Ou alors, dans l’agitation, c’est elle-même qui se piétinera la tête, le doigt sec dans l’œil grand.

Vient midi, il faut manger. Les voilà rassemblés de nouveau. Nos mères, nos tantes, leurs grands et leurs petits frères attablés comme des chats aveugles autour de la femelle endormie qui rêve au temps où personne ne l’engrossait. Les fesses se poussent, glissent pour échapper à la chaise. Sous la table, les plus jeunes, les moins pugnaces s’abandonnent aux espaces lâches du plancher. La mère aveugle, sourde et bavarde distribue les plats, les reproches et les claques sans jamais savoir tout à fait à qui elle s’adresse.

Elles sont ainsi les femmes qui nous ont faits. Poules sans tête, chattes épuisées, un peu ridicules, tout à fait absentes, avec des ailes quand il fallait des bras. Pour les réchauffer, elles s’assoient sur leurs enfants.




 
 
 
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