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ÉMILE MARTEL

Des 15 septembre



Depuis 1989 j’écris chaque jour des
Carnets. Ni tout à fait journal intime, ni vraiment livre de bord, un peu dépôt des correspondances, l’aventure a commencé à Paris comme manœuvre de diversion des rages qui me minaient. J’avais alors quarante-huit ans et poursuivais une carrière diplomatique sans grand éclat en même temps qu’une œuvre poétique. Quand Pierre Ouellet m’a proposé de lui envoyer quelques pages pour Les écrits, je me suis demandé comment aller chercher dans plus de 13,000 pages quelques paragraphes à partager. Et il m’est venu à l’idée, le 15 septembre, de creuser exactement sous ma chaise, perçant les paperasses des vingt derniers 15 septembre. Voici donc quelques 15 septembre…

* * *

Paris, dimanche, 15 septembre 1991

C’est Neruda qui commence son Souvenir de Federico García Lorca par : « Comment oser détacher un nom de cette immense forêt de nos morts! »

Comment, en effet, choisir parmi tous les liquéfiés par la pourriture,
parmi tous ceux que les flammes ont réduits à une cuillerée de cendre,
parmi tous ceux dont le temps a prouvé qu’ils n’avaient pas
été nécessaires à la poursuite de l’histoire, parmi des disparus
dont personne ne sait plus le nom
     ou dont personne n’a pleuré la mort
     ou dont personne ne porte le nom
     ou dont personne ne parle jamais
     ou que personne ne lit jamais
     ou que jamais personne n’a aimé
     ou que personne n’a cité ou évoqué depuis son départ?
Pourquoi choisir un nom une œuvre un visage ou un souvenir
et tenter vainement de l’inscrire dans la permanence
alors que tout prouve qu’il n’y a pas sa place?

Combien sommes-nous depuis le début des temps à être
venus au monde, nés de mère humaine et lancés, vaille que
vaille, pour rouler quelques années d’un bout à l’autre d’un
petit chemin tortueux et creux comme un sillon,
ou bien pour crâner et clamer d’excellentes déclarations sur
ceci ou sur cela,
ou bien pour écrire quelques vers récités dans la nuit de
l’hiver comme si le printemps en dépendait,
ou bien pour être, dans une famille de forgerons, le forgeron
de cette génération-ci, le quarantième de la lignée,
ou bien pour être parmi les rois de ce royaume, le roi de ce
temps-ci, le dix-huitième ou le septième après des oncles et des
cousins
     puisque les rois n’engendrent pas des rois avec la même régularité
     qu’ont les forgerons pour engendrer des forgerons.

Combien de milliards d’humains depuis que les hommes font
des enfants et que les femmes ont des enfants, oui, combien?
Et combien en reste-t-il que nous voulions choisir en leur
donnant un nom, un numéro, une niche, une minuscule
parcelle de la mémoire des oublieurs que nous sommes?

Disons que pour chaque être humain qui soit jamais né il y a
eu une tristesse et une douleur : est-ce que les océans, tous les
océans ne sont pas remplis de larmes?
Disons que pour chaque être humain qui soit jamais né il y a
eu une joie et un éclat de rire : est-ce que tous les sons que
nous entendons n’en sont pas l’écho?
Et si je saisis le dernier regard avant de mourir de tous ceux qui
ont ainsi ri et pleuré, tous les hommes et toutes les femmes que
la terre ait jamais portés : quelles sont les dimensions de l’horreur,
de la peur, de la désespérance?
Si je réunis en un seul moteur la petite énergie dégagée par le
dernier souffle de tous les humains qui soient jamais morts, je
fais éclater hors de l’univers cet étonnant cimetière que nous
habitons, que nous cultivons, que nous arpentons en croyant
que nous y inventons quelque chose ou que nous en faisons
progresser les risibles habitants vers quelque chose qui n’est
pas la mort.

L’éternité! L’éternité?
L’éternité, c’est le calendrier tombé derrière un meuble,
c’est un peu de vertige en traversant une rivière,
c’est le bout de la rue,
c’est le croque-mort qui regarde sa montre,
c’est la veuve qui ajuste sa tiare,
c’est le forgeron qui revient d’enterrer son trisaïeul,
c’est la goutte de sueur dans le duvet du cou de l’accouchée,
c’est la paume de ma main sur son sein,
c’est le goût de la cendre dans ma bouche.

L’éternité, c’est jamais, c’est hier, c’est pas assez et je m’insurge.




 
 
 
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