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DENIS GROZDANOVITCH

Peut-être qu’un dieu, dans sa bienveillance...


 

Assis récemment dans le salon d’une très vieille amie de mes parents, eux-mêmes disparus depuis quelques années, une survivante en quelque sorte, poursuivant avec elle une conversation languissante comme j’aime le faire avec les personnes âgées, j’avais tout le temps, entre les répliques souvent retardées, non seulement de goûter au charme suranné de cet ancien appartement parisien à la décoration inchangée depuis le début du siècle dernier, mais aussi de supputer sur l’évolution du monde qui s’étendait au-delà des murs qui nous protégeaient — laquelle se révélait en fait plus calamiteuse que les prévisions les plus pessimistes émises à une époque où il eût peut-être encore été possible de réagir, et, prenant soudain conscience que j’étais, à l’instar de l’un de mes personnages favoris dans l’œuvre de Thomas Bernhard, moi aussi engoncé dans un fauteuil à oreillettes, j’avais décidé d’adopter une posture mentale toute semblable, me remémorant opportunément cette phrase prophétique prononcée un jour par un autre célèbre viennois, Ludwig Wittgenstein : « J’ai dit une fois, et peut-être avec raison : la culture antérieure deviendra un tas de ruines et à la fin un tas de cendres, mais il y aura des esprits qui planeront sur ces ruines. »

Or donc, assis dans mon fauteuil à oreillettes, écoutant ma vieille amie me raconter certains éblouissements de sa jeunesse vécue dans un temps tout aussi révolu que celui de la Vienne de Thomas Bernhard et de Wittgenstein, n’avais-je pas, moi aussi, le sentiment de planer tristement, si ce n’est au-dessus d’un tas de cendres, du moins au-dessus d’une masse de ruines potentielles s’étendant au-delà des rideaux démodés qui encadraient les fenêtres de l’appartement? Et, n’écoutant plus qu’à demi le récit de mon interlocutrice, n’avais-je pas commencé à laisser s’égarer ma pensée? me demandant, par exemple, si philosopher constituait plus qu’une perpétuelle tentative de réorganisation mentale face aux forces entropiques du chaos, de la confusion et de l’insignifiance? si toute synthèse spéculative, même d’une cohérence parfaite, était plus qu’une bulle éphémère flottant au centre d’un incompréhensible maelström de puissances anarchiques et sans doute privées de la moindre finalité? s’il n’était pas fatal, en conséquence, qu’un certain nombre d’entre nous ne puissent que regretter amèrement les « grandes certitudes » dont ils avaient été abreuvés dans leur enfance?




 
 
 
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