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PAUL CHANEL MALENFANT

De quelques minutes de vérité
Carnets


 

LE LIVRE DE L'ATTENTE

J’écrivais le livre de l’attente. Durant cet épisode de ma vie où le temps semblait s’être arrêté sur un intense « ici » et « maintenant ». Sur la seconde perpétuelle de l'éternité. Entre un moment fragile et un instant aigu. C’était là une éternité miniature qui m’enserrait, un étau, et, en même temps, une peau de chagrin. Ce temps absolu était étale, sans événements; ma seule angoisse consistait en l'idée de devoir perdre, à tout bout de champ, à n'importe quel moment, ce fragile bonheur d'être vivant. D'être là. D'exister.

Je ne connaissais pas de grandes joies, parfois de vagues tristesses ou de la mélancolie, mais rien qui ne fasse tressaillir le fil ténu, monotone, des jours sans histoires. Tout s’immobilisait. Rien ne passait. Sauf le temps, infiniment tangible au fur et à mesure qu’il s’amenuisait et me conduisait à ma perte. Inéluctable. La pensée de ma mort m’était devenue obsédante, quotidienne, perçue tel un décompte irréversible de mes jours, un amenuisement progressif de ma durée. De mon être. Le mot « fatal » résonnait souvent en mon for intérieur. Un gong entre mes tempes.

Pendant cette période où le temps extensible n’existait plus, un temps sans avenir, je pris le parti de retourner en arrière, de regarder vers le passé, d’interpeller dans ma mémoire – La mémoire, quel cimetière! – le flux désordonné de mes souvenirs.

Je consultai, je feuilletai journaux de voyages, correspondances, photographies, cahiers de notes, papiers collés, journaux inti- mes, carnets d’esquisses, comme pour retrouver et rassembler, sous la forme d’un kaléidoscope, d’un vitrail ou des puzzles de l’enfance – ou sous celle, plus artisanale, des courtepointes maternelles –, des fragments épars de ma vie. Par la voix de l’écriture qui seule a toujours su lui donner du sens.

Alors Quoi? L’Éternité.




 
 
 
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