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JACQUES HENRIC

La prison des images *


 

Début de la bande sonore. Chants indiens du Mexique ou musique populaire jouée par un orchestre de rue lors de fêtes. Sur ce fond de musique dont l’intensité sonore faiblit, voix d’homme proférant ce texte d’Artaud : « Chacun a sa place dans l’espace vibrant des images. Les Dieux sortent vers nous par un cri ou par un visage, et la couleur du visage a son cri, et le cri vaut son poids d’images dans l’Espace où mûrit la vie... J’ai longuement regardé les Dieux du Mexique... Dans le Codex... Des Dieux comme des trous d’ombre... Des ombres où gronde la vie... Chercher leur place, c’est chercher leur force et se donner la force d’un Dieu... »

 

Tableau 1

Un homme, 13 juillet 1999, à bord d’un Boing 707

Voix de l’homme au magnétophone : Suite du journal. Enregistrement du 3 mai sur mon magnétophone. 9h30. Bande n° 4. Décollé de Mexico il y a environ une demi-heure. L’avion a viré sur la droite découvrant un large fragment de la ville. Ensemble plat, fait d’espaces dégagés, de vides successifs, encastrés comme un rayon de miel. Juste comme l’avion reprenait son vol en ligne droite, vu par le hublot une conflagration de nuages pourpres qu’embrasait le soleil... « Avoir sa place dans l’espace vibrant des images »... Obsédé depuis des jours par cette phrase d’Artaud, depuis que je me suis trouvé tôt le matin devant l’immense fresque de Diego Rivera. Artaud... sa voix... son cri, plutôt, émis d’un point obscur de mon cerveau, qui se mêlait ce matin-là à celui des perroquets posés sur les arbres de l’avenue. Une voix, un cri, qui ne m’ont pas quitté durant mon séjour. Ils annonçaient — il y a longtemps, c’était en 1936 — que l’espace allait parler, que la culture de l’Europe avait fait faillite pour n’avoir pas su donner la parole aux surfaces et aux masses, qu’un nouveau concept de la Révolution et un nouveau concept de l’Homme naîtraient au Mexique, qu’il y était venu, lui, Artaud, pour les recueillir et les faire connaître à l’Occident blanc et chrétien. La Révolution, l’Homme... c’étaient encore des grands mots dans la bouche d’Artaud, avec de grandes majuscules. Il parlait aussi, comme Rimbaud, de nouvelle harmonie, d’une géométrie essentielle... Mais dans quel état il rentré en France! Ce n’était plus la voix qui nous promettait que les Dieux sortiraient vers nous porteurs d’un visage humain, c’était un cri, et encore un cri, et un autre cri, poussés derrière les murs de l’asile, le cri de la douleur. Le cri de la défaite de la pensée. Le cri qui dit : « Je suis dur et seul! je suis silencieux! » Le cri qui dit : « les peuples ont vu mon cul et après! où est le mal? »... Ce n’est pas seulement son cul que les peuples ont vu, mais son corps entier, et son âme, torturés, qu’on allait torturer plus encore derrière les murs de l’asile. Oui, où est le mal? Mais en vous, Monsieur Artaud, en vous, allait lui faire savoir la société, en vous et on va vous l’extirper!

 

* Extraits d’une pièce radiophonique en 9 tableaux




 
 
 
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