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ALAIN FLEISCHER

Le bain de Diane


 

À l’été 1921, j’allais fêter mes quinze ans. Mes passions d’adolescent étaient la musique – pianiste prometteur, prétendaient ma grand-mère et mes professeurs – et la photographie, dont je faisais, en autodidacte, une pratique intensive, avec un goût prononcé pour les expérimentations. Mes sports favoris étaient la natation et le tennis, j’étais un intrépide skieur et un honorable cavalier. Voilà donc les traits les plus flatteurs de cet autoportrait en jeune homme dont l’ambition la plus claire, la plus consciente, la plus urgente, n’était pourtant rien d’autre, à cet âge, que la conquête des filles, qui occupait ma tête et mon temps au détriment des autres aspects de ma formation. Bien que né en Russie, à Vitebsk, onze ans avant la révolution d’Octobre, j’avais reçu une éducation française – scolarisé dans la langue de Voltaire, comme on dit (plutôt celle de Laclos, de Crébillon fils, de Nerciat et de Restif de la Bretonne, bientôt mes lectures préférées après avoir épuisé Jules Vernes), mais ayant fait l’apprentissage de la parole en russe et en yiddish –, depuis que mon père, un peu avant la guerre, convaincu par son ami Marc Chagall de le suivre lors de son premier séjour à Paris, avait installé notre petite famille dans cette métropole unique, où il était devenu le marchand de quelques peintres déjà en vue, sur une scène où se jouait l’histoire de l’art moderne. Dès que l’école, puis le lycée, m’en laissait le loisir, j’aimais suivre mon père dans ses visites d’ateliers à Montmartre et surtout à Montparnasse. En contraste avec mon existence organisée, disciplinée, protégée, le milieu de la bohème artiste me fascinait, ce mode de vie me faisait rêver, bien que je ne me sentisse aucune disposition pour la peinture, le dessin ou la sculpture. J’enviais la façon de vivre non conformiste, romantique et aventureuse, de ces artistes qui, même sans le sou, même aux heures d’humeur maussade et de désenchantement, une fois retombée l’ivresse de quelque nuit de fête, dans leurs ateliers à peine chauffés par un poêle à charbon en hiver, humides les jours de pluie, mal aérés et étouffants dans les chaleurs de l’été, me semblaient promis à un meilleur destin que les bons bourgeois, habitués au confort de leurs appartements cossus, dans les nobles immeubles en pierre de taille des beaux quartiers haussmanniens. Ce qui rendait à mes yeux la vie des artistes si préférable à toute autre, c’était que nous les trouvions toujours en compagnie de jolies filles, posant nues, et ne changeant rien à leur posture lorsque nous arrivions, mon père en élégant homme d’affaires – costume de flanelle anglaise, manteau en cachemire, coupés chez le tailleur Bianchi –, moi en culottes courtes. C’est de cette époque et de ces visites que date, sans doute, mon désir d’avoir moi aussi un métier qui me donnât accès à la fréquentation quotidienne de ces jeunes femmes, libres et attirantes, qui se disaient être des modèles, avec un sens que je devinais bien différent de celui de ce mot dans l’expression petites filles modèles. De ce qui se passait entre le peintre et sa muse, selon mes rêveries, après la séance de pose, pour profiter d’une nudité propice, avant que la jeune beauté ne se rhabillât, dans la bonne conscience du travail accompli et du droit à quelque récréation, je me faisais une idée en voyant, à même le plancher de l’atelier où s’affairait parfois une souris, la couche en désordre de l’artiste, aux draps toujours défaits quelle que fût l’heure, alors qu’on m’avait appris à refaire mon lit aussitôt levé, de bon matin. Si j’étais doué pour la musique, comme je l’entendais proclamer par ma grand-mère et par mes professeurs, et si je pouvais épater quelques amis de la famille en me mettant au piano, je regrettais que le musicien n’eût aucune raison de convoquer lui aussi un modèle, et de l’inviter à se déshabiller sous le prétexte légitime d’éveiller son inspiration. Une question n’a d’ailleurs jamais cessé de me titiller : pourquoi une charmante jeune fille ne pourrait-elle pas poser nue pour le poète, le dramaturge, le compositeur, et même pour l’architecte, le biologiste ou l’astrophysicien? Par exemple, ne peut-on voir quelque relation entre le modèle de l’artiste et un modèle mathématique, dans la mesure où l’un et l’autre constituent une proposition esthétique intéressante, stimulante?




 
 
 
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