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MARCEL BÉLANGER

Né sous X


 

Si jour après jour j’essuie mon visage, vais-je finir par en effacer les traits déjà peu accentués? se demandait, anxieux, l’enfant à l’heure de sa toilette. Au risque de s’enliser dans le miroir lui-même. Ou aujourd’hui de voir apparaître dans le rétroviseur, défonçant l’image, la face d’épouvante. Terrorisé, l’enfant, yeux fixés sur la fenêtre, craignait d’un moment à l’autre de voir surgir quelque créature monstrueuse, être lycanthrope cherchant qui dévorer.

Mais en attendant — et, après toutes ces années, c’est toujours en attendant que je vivais —, moi, gamin maigrichon, j’essayais avec la meilleure volonté du monde, quand ce n’était pas avec une exigence obsessionnelle, infiniment soucieuse du détail, grain de sable et chiure de mouche, j’essayais tant bien que mal et, bien sûr, toujours plus mal que bien, d’évoluer entre les prescriptions du permis, si étroit, si un, et le chaos des interdits, multiples, menaçant comme les innombrables spectres de la peur sous les espèces de laquelle ils se manifestaient. Ainsi ai-je compris, de travers selon mon habitude, les règles grammaticales du singulier et du pluriel, mais ce n’était rien en comparaison de celles du genre; je confondais systématiquement féminin et masculin. Et, plus que tout, je craignais la malédiction à laquelle on me vouait si seulement la pensée la plus fuyante de les enfreindre m’effleurait l’esprit, cet esprit engagé dans une lutte de tous les instants contre un corps perçu comme l’ennemi à soumettre, acharné à le réduire à l’état d’esclave : pauvre carcasse d’enfant timide, effacé, et qui devait se faire encore plus petit pour tenter d’échapper aux colères noires de l’homme noir qui dans la nuit noire tempêtait et gesticulait, pendant que la femme d’une blancheur immaculée souffrait en silence, gagnant ainsi son ciel. Madone, elle n’avait jamais vraiment quitté sa robe de mariée toute blanche. Dans ce western du ciel et de l’enfer, je n’avais qu’un rôle muet dans l’entre-deux des limbes.

J’entends toujours la gigantesque gueule hurlante, par ces nuits les plus sombres où, sans même avoir le temps de passer un manteau, ma mère et moi, en chemise, étions précipités dehors dans la géhenne du Grand Nord où nous gelions… l’un contre l’autre serrés pour essayer de nous réchauffer, tremblant plus de peur que de froid. Par la fenêtre de la cuisine j’entrevoyais la masse ténébreuse de l’ogre repu, bouche ouverte, ronflant au milieu du silence d’une nuit aveuglément blanche. Jusque dans mes rêves d’adulte — mais qui dit que je le suis devenu, adulte? —, je verrais l’abominable homme des neiges, dont j’étais le rejeton, comme l’affirme mon baptistaire.

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Le lendemain matin, les yeux bouffis, rouges, d’un pas lourd, somnolent, mais comme si de rien n’était, l’enfant reprendrait le chemin de l’école pour aller écouter le vicaire de la paroisse répéter sur le ton du jugement dernier qu’il fallait respecter ses parents, car père et mère tu honoreras. L’abbé Sébastien Laflamme venait nous faire le catéchisme par demandes et réponses, nous contraignant à des examens de conscience, plus nombreux que ceux chargés d’évaluer nos apprentissages, et dont les exemples étaient tous tirés de la Bible et de l’histoire sainte, mais expurgées; en réalité il nous apprenait l’arithmétique des fautes, les vénielles et les mortelles, le compte des indulgences, énumérant les sept péchés capitaux, les sept commandements de l’Église, et surtout les dix de ce Dieu prestidigitateur sur les bords, un en trois et trois en un, qui voit et entend tout, omniprésent et fourré partout. Et les écoliers, tout excités, de se demander s’il regardait aussi les fillettes dans les salles de bain, reluquant leurs cuisses sous leur jupe, ou encore les garçons, zieutant leur zizi dans les urinoirs, comme certains messieurs dont on leur recommandait à mi-mot de se méfier. Mais s’il voit et entend tout, comment expliquer que ce Dieu recoure aux services d’anges mouchards, sans doute plus voyeurs que délateurs, chargés de lui rapporter le moindre manquement? Après tout, même mortel, le péché — mais ne le crions pas sur tous les toits des églises, chuchotons-le plutôt dans les confessionnaux, ces cabinets noirs de la punition, pas si loin des cabinets blancs où l’on se soulage, puisqu’à l’enfant on impose, entre autres contraintes, d’abord le contrôle des sphincters, cul et bouche confondus, et simultanément les règles d’hygiène du « Touche pas, c’est sale » à quoi correspond la faute, la tache du péché originel, car on naît souillé et on n’aura pas trop d’une vie pour se décrotter, obsessionnellement tenter de se nettoyer, de se purifier, ce n’est jamais assez propre, jamais assez blanc, ce blanc immaculé auquel il faut tendre, alors que c’est dans la souille que se révèle la vérité de notre nature —, le péché, donc, n’est jamais qu’une peccadille dont Dieu assis sur le trône de sa toute- puissance s’amuse comme un exécrable garnement dans un bordel. Ou il rit à en pisser dans sa culotte, provoquant des pluies diluviennes au grand dam de Noé, ou il s’en délecte la pupille avec son œil de cyclope omniscient, un œil tout le tour de la tête plus grosse que la terre, et plus particulièrement présent là où ses chenapans de sujets trouvent le moyen de répéter la scène du paradis. Adam et Ève, et leurs épigones, n’avaient qu’à ne pas jouer à touche-pipi. Ainsi Dieu n’a de cesse de traquer ses créatures sous toutes les latitudes, dans toutes les anfractuosités où elles peuvent se glisser, en se faisant plus petites, de plus en plus petites, de la taille d’un insecte, puis d’une amibe, enfin d’une poussière, oui, une insignifiante poussière dans son œil cyclopéen.




 
 
 
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